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Une femme, un pick up, pis d’la bouette. Pourquoi pas?

Geneviève Cabana-Proulx Présidente, associée et productrice, soma

2017 a marqué. Mais aura-t-elle des répercussions positives sur le milieu des communications? Geneviève Cabana-Proulx, présidente de la maison de production Soma, revient sur le mouvement #moiaussi et se demande: «What’s next?».

2017, je vais te le dire: t’as été cousue de gros fil blanc épais. Il aurait fallu passer l’année à faire un pèlerinage intérieur dans le Ladakh pour ne pas se rendre compte de tout ce que tu as dénoncé.

T’as déterré des vieilles histoires des boules à mites. Mais des vieilles histoires qui devaient être racontées. S’en est suivi un tsunami de dénonciations. On n’avait pas à tendre l’oreille bien loin pour entendre les genoux claquer. Ces genoux qui aimaient bien recevoir les postérieurs de ces dames sont devenus tout à coup bien frileux. Et c’est tant mieux. Il était temps. Et c’était nécessaire.

Dans cette pluie torrentielle de #moiaussi, je me suis bien sûr questionnée. Nous l’avons toutes fait. Nous avons toutes plongé dans nos souvenirs. Mais 2018 est arrivée et ce qui revient maintenant sans cesse, c’est: «What’s next ?»

Au-delà de critiquer les conduites, de soutenir les victimes, d’imposer des codes d’éthique à ses employés, qu’est-ce qui changera concrètement? Car, au-delà du respect qui se fera sentir davantage, au-delà des changements de comportements, qu’est ce qui évoluera vraiment ?

Me considérant comme une alliée et supportrice du groupe Les femmes en créa, c’est en lisant un billet de Patricia Doiron que j’ai constaté que le problème ne réside pas seulement dans le respect qu’on doit accorder à la gente féminine, mais aussi dans la crédibilité qu’on doit lui reconnaître. «On va se le dire, on a un méchant problème de sexisme dans notre industrie. Et il est temps que ça change», écrivait-elle.

Je trouve en effet que parfois notre industrie, qui se veut si créative, prend un bain un ’tit peu tiède d’hypocrisie. Elle louange la plupart du temps les qualités organisationnelles des femmes, mais ne s’époumone pas trop fort pour applaudir leur talent créatif. On a encore de la difficulté à penser qu’une femme peut faire aussi bien le même travail qu’un homme. Se sent-on plus rassuré avec un homme qui réalise?

Le pourcentage de femmes réalisatrices dans les boîtes de prod se situe souvent de 0 % à 15 %. Et qu’en est-il de celles qui travaillent réellement ? On reçoit encore ce genre d’appel: «J’ai une pub pour l’enrôlement des femmes dans l’armée canadienne. Est-ce qu’une telle est disponible ? On croit vraiment que sa sensibilité et son approche féminine... » Ou encore: « J’ai un projet de serviette hygiénique. Est-ce qu’une telle est libre ? On croit vraiment qu’une femme peut… » Et ça repart. Si seulement je pouvais être en train d’exagérer. Hélas.

Moi, je veux plutôt savoir... Quel est le concept de ton projet ? Quel est le ton ? Est-ce qu’il y a de l’action dans ton spot d’armée ? Ce sont des confessions ? Des mises en situation? Est-ce qu’il y a de l’humour dans ton spot de serviettes ? Est-ce que c’est plutôt une esthétique particulièrement léchée ? Un réalisateur peut tout aussi bien faire semblant qu’une fille a un plaisir inouï à faire de l’équitation en legging blanc pendant ses règles qu’une réalisatrice peut le faire. Et une femme peut tout aussi bien réaliser un spot de camion qui «spinne» dans de la bouette. Pourquoi doit-on catégoriser le genre avant le style?

Quand je reçois un appel pour un homme, on me dit qu’on a pensé à lui pour son humour ou pour sa direction de comédien, ou encore pour son esthétisme. Jamais parce qu’il a de la barbe.

À une certaine époque, une cliente bien connue avait eu le courage d’exiger qu’à chacun de ses appels d’offres une femme soit invitée à soumissionner. Je me disais, ben voyons, est-ce nécessaire? Après 12 ans dans le milieu de la production, la réponse est oui. Cette cliente a contribué à propulser la carrière de plusieurs réalisatrices qui seraient peut-être encore des images sur un site web de maison de prod.

Je nous souhaite, comme industrie, de continuer de faire avancer ce mouvement. Ouvrons nos yeux. Considérons le talent. Au-delà du sexe, de l’âge et du parcours. Osons. Soyons créatifs, bordel!

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Ce billet est tiré de la section «Idées» de la première édition du nouveau guide annuel d’Infopresse sorti en mars dernier. Retrouvez-y les points de vue et les observations de divers experts de l’industrie sur des enjeux d’actualité.

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Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles d’Infopresse.