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L’art subtil du logo sans sérif

Dominique Trudeau Président, Couleur locale

À l’instar de mes collègues, je réagis à la vague/mode des logos «neutres» qui déferle actuellement dans l’univers des grandes marques. Mais avant de commenter, regardons de plus près ce qui se passe autour de nous, et avant nous, si vous le voulez bien.

Dans un monde de plus en plus étrange, imprévisible et à vrai dire parfois carrément inquiétant, tant aux niveaux géopolitique, socio-économique et environnemental, il n’est pas étonnant de voir une certaine version du minimalisme prendre du galon dans toutes les sphères de l’activité humaine. Du chaos, le besoin de faire de l’ordre et de simplifier les choses, devient notre planche de salut. Une lumière dans la nuit pour les quidams que nous sommes.

Sans guide, sans mode d’emploi simple, le citoyen-consommateur y perd son latin (ou son chat, c’est selon). Et notre société performante ne peut souffrir de délais. Ou de soubresauts. Il faut simplifier les choix, l’information - pas trop de mots, d’idées et pas trop longtemps surtout. Son accès aussi. La technologie doit se faire violence et simplifier son interface. Et la nature, c’est sur le web que ça se passe. Sinon, c’est salissant.

Toc-toc-toc. Mesdames et messieurs, rien ne sera compliqué. Pas même complexe, promis. Juré. Craché. C’est le grand théâtre prémâché du début de XXI siècle.

Ne pas faire peur surtout. On/Off. Bien/Mal. Droite/Gauche. 0/1. Chaque chose bien rangée à sa place. Malgré le bruit et la fureur du monde.

Nous sommes dans l’ère du post-minimalisme ultra fonctionnel.

Less is more - Mies van der Rohe.

Difficile d’imaginer le monde moderne sans l’apport des designers du siècle passé. Sans le Bauhaus et ses contemporains, pas de gratte-ciels. Pas d’Helvetica. Pas de Dieter Rams. Pas de belles cuisines aseptisées pour les baby-boomers. Pas de iPod pour nous. Pas de modernité.

À cette époque aussi, le besoin de lumières était nécessaire. Tout juste sortis de la première Grande Guerre, et malheureusement, à la veille d’une nouvelle catastrophe mondiale, les artistes, designers, architectes, écrivains et penseurs ont commencé à réinventer le monde. Il faut dire aussi que la révolution industrielle ne nous avait pas fait de cadeaux non plus. Une nouvelle renaissance prenait racine.

À la différence d’aujourd’hui, ce «minimalisme» naissant ne prenait pas les gens pour des idiots incultes et incapables d’apprécier et de saisir la complexité du monde qui nous entoure. La forme et la fonction étaient au cœur de cette nouvelle approche. La recherche d’un équilibre parfait. Du Gestalt, justement. Des solutions parfaites à des besoins précis, mais qui appelaient aussi aux sens. À l’être humain que nous sommes. Subtil. Touchant. Harmonieux. Sans fla-fla ou ornementation. Sans besoin d’explications pour être apprécié ou compris.

2019. À l’autel du progrès, la forme est trop souvent sacrifiée. Et le fond aussi. Le progrès n’a cure de vos sens et de votre sensibilité. La fonction est maître chez nous.

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On parlait de quoi déjà? Ah oui. De logos. Beaucoup d’encre coule encore. Moi ici, je n’ai que quelques opinions sans grande conséquence.

Quand Yves Saint-Laurent, Burberry, Balmain, Balenciaga et Berluti changent leurs logos pour un simple logotype sans sérif gras avec plus ou moins de kerning, pour faire à la Chanel, je trouve ça franchement paresseux. C’est tendance le sans sérif gras? Allons-y. On ne risque pas trop de se tromper. On trouvera bien des inspirations obscures à raconter pour justifier la chose. Ça va plaire à ceux qui sont en manque de sens dans l’industrie. Surtout si ça vient d’un designer reconnu.

Ah oui le sens… Et quoi encore? Ça se lit non?  - S A I N T  L A U R E N T -  Le nom et le produit disent tout ? Oui, peut-être. Je vous l’accorde. Et qui a besoin de plus aujourd’hui ? C’est fonctionnel. C’est prouvé maintes fois déjà. Super axé sur l’utilisateur. Facile à reproduire. Et en bonus, ça demande aucun effort de la part du consommateur. Tiens, c’est donc confortable. Une nouvelle commodité parmi toutes mes marques de luxe. J’achète.

Très humblement, je trouve qu’on perd au change. Le logo d’Yves Saint-Laurent était franchement magnifique. Pour avoir travaillé avec ce logo au début de ma carrière, je me souviens de la charge émotive et symbolique qui se dégageait de son design. Un logo complexe, certes. Mais si bien foutu. Le symbole d’une grande Maison.

La forme. Le fond.

Quoi? On me dit que c’est pour s’adapter aux plateformes numériques et à votre mobile? Plus gras, plus simple, moins de détails? C’est ça? Come on. N’importe quel logo tout petit sur mon cell a l’air du ###. Sans sérif, gras ou pas.

Oui mais la fonction, Dominique, la fonction.

Argh. Quelle époque.

Moi je vote pour retrouver la complexité du monde dans tout ce que l’on fait. Pas le rendre compliqué. Complexe plutôt. Tel qu’il est. Dans toute sa beauté et sa profondeur. Faut travailler un peu pour voir. Mieux voir. Plus loin que le bout de son nez. Plus loin qu’un seul sans sérif. Aussi bien foutu qu’il soit. Suis-je luddite? Je dirais plutôt lucide. Éveillé même. Humain.

Finalement, je suis un minimaliste romantique. C’est sûrement ça.

 

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Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles d’Infopresse.