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L'absence d'interface n’est plus science-fiction

Damien Lefebvre Vice-président, Amérique du Nord, Valtech Canada

Alors que Damien Lefebvre a présenté, lors de la conférence Plateforme(s) du 14 septembre, les tendances technologiques qui vont changer les médias, retour sur son billet, publié dans le Guide Infopresse 2018qui portait sur une de ces tendances: l'absence d'interface.

Il est incroyable de constater que malgré l’évolution étonnante de notre façon d’interagir avec la technologie depuis le début des années 2000, une constante demeure: l’interface. En effet, même si nous parlons aujourd’hui de customer journey en omnicanal, de gestion de moments de vie par des éléments d’actif numériques mobiles et que le nombre d’outils «branchés» se multiplie dans nos foyers, l’interface se trouve toujours au cœur de nos vies. Nous l’utilisons pour acheter en ligne, faire un appel avec une application, consulter nos messages sur notre montre intelligente... Et le travail des développeurs d’expériences numériques reste de la rendre plus intuitive, plus fluide. Mais peut-être pas pour longtemps.

Si le gourou de création d’interfaces graphiques Jakob Nielsen a pavé le chemin en déclarant: «L’expérience de l’utilisateur n’est pas axée sur la technologie, elle est axée sur l’humain», Golden Krishna, designer de Google, a récemment poussé encore plus loin l’idée avec son livre The Best Interface is no Interface. Selon lui, il ne s’agit plus tant d’humaniser les interfaces qu’on crée que de développer des façons plus «naturelles» d’interagir avec les technologies: par la reconnaissance de la voix, de la gestuelle ou d’autres indicateurs biométriques.

Et ce n’est déjà plus de la science-fiction! Un écosystème numérique sans interface s’installe progressivement dans nos foyers, sous la forme d’assistants personnels reliés à des produits connectés. La récente arrivée de HomePod d’Apple, qui suit une adoption croissante de Google Home, et d’Alexa (Amazon) confirme cette tendance. Pouvant reconnaître jusqu’à six voix, ces assistants iront au-delà de consulter la météo, activer des listes musicales ou placer des appels; ils permettront bientôt aux marques d’être plus présentes dans le quotidien de leurs clients et de stimuler des achats sans interface. Des produits comme Nest, dont le Learning Thermostat optimise la température selon les habitudes d’utilisation à l’aide de capteurs de présence ou de renseignements de géolocalisation d’un appareil mobile, peuvent d’ailleurs déjà être connectés à ces assistants personnels pour faciliter l’interaction par la voix.

Ailleurs, les Asiatiques sont déjà habitués aux services de paiement activés par la reconnaissance faciale, comme Alipay, et à un service à la clientèle soutenu par Google Translate. J’ai pu le constater lors d’un voyage récent au Japon, où j’ai engagé la conversation avec un agent local sans connaître sa langue ni recourir à un écran ou à un dictionnaire! Parmi d’autres exemples en émergence en Europe et aux États-Unis, la bague connectée (comme Kerv ou Token) permet le paiement électronique sécuritaire sans interface (par la communication en champs proches), mais aussi d’utiliser le transport en commun sans sortir de billet, puis d’accéder à des applications sans entrer un identifiant et un mot de passe.

Pour établir une métaphore avec le cinéma, notre perception de l’avenir est passée d’un mode «interface sophistiquée» à la Minority Report (2002) à un mode plus naturel à la Her (2013), où la technologie extrêmement raffinée est activée par la voix, la présence et même le visage. Dans seulement trois ans, déjà 30% des interactions numériques des consommateurs seront sans interface selon la firme de recherche Gartner.

Les répercussions seront significatives pour l’industrie du numérique et des communications. Nous devons nous demander comment réinventer nos pratiques au-delà de l’intégration de l’intelligence artificielle à nos interfaces numériques.

Comment intégrer le «no interface» à nos services, tout en restant pertinents? Pour les firmes comme Valtech, la conception et le développement d’interfaces graphiques occupent une place importante dans notre offre de services, mais je suis convaincu que le design d’expériences numériques sans interface sera notre réalité de demain! Que ce soit pour faciliter l’achat, la personnalisation, l’accès à des produits et services, notre travail demandera de maîtriser l’utilisation de la voix, des expressions du visage ou même de certains aspects de la biométrie. Tout un changement!

La réalité rattrape la fiction dépeinte au cinéma et demande une réflexion d’industrie. Pour ma part, la réalité dépassera réellement la fiction quand je réaliserai mon rêve «no interface»: celui de participer au développement de communications par hologrammes 3D activés par la voix… comme dans Star Wars!

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Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles d’Infopresse.