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L’image remplacera-t-elle l’écrit?

Alexandra Blaison Stratège numérique sénior, Kaliop Canada

Alors que Google a célébré ses 20 ans le mois dernier, le moteur de recherche a dévoilé les prochains changements dans ses résultats. L'une de ces annonces a retenu mon attention: la mise en avant des résultats vidéo et images au détriment du texte. De quoi s’interroger sur la place de l’écrit dans le numérique dans les prochaines années.

Pourtant si l'on observe les comportements actuels, cette annonce du géant des moteurs de recherche n’a rien d’étonnant: le visionnement de vidéos s'envole, plus de la moitié des utilisateurs ne cliquent plus sur les liens bleus dans la recherche Google depuis que la réponse s’affiche immédiatement en haut des résultats, les stories remplacent progressivement le statut rédigé, il est désormais possible d’acheter un produit avec une photo Instagram et d’ici deux ans, la recherche vocale devrait dépasser celle écrite.

Allons-nous donc évoluer dans un monde numérique où la voix et l'image remplaceront le texte?

Il faut cependant scinder deux comportements, notamment celui sur appareil mobile. Celui qui a relégué la fonction première du téléphone, soit téléphoner, au rang du fond après le GPS, l’appareil photo, le dictionnaire, l’annuaire, bref à quelque chose d'utilitaire et le second, qui est la recherche de renseignements. Pour le premier cas, les changements apportés par Google répondent bien à cette demande. Pour le second, l'on peut en effet s'interroger sur l'intérêt d'écrire des sujets de fond quand capter l'attention d'un utilisateur devient un véritable enjeu à l'heure actuelle.

Laissez-moi faire un aparté.

Récemment, j'ai assisté à une réunion parents/professeur. «La principale difficulté de cette classe, nous dit cette professeure à un an de la retraite, c'est d'obtenir leur attention. J'observe avec les années qu'avec internet, l'utilisation des écrans, les vidéos, les élèves décrochent de plus en plus vite.»

Un parent demande alors: «Combien de temps maximum peuvent-ils se concentrer? 30 minutes? 20 minutes?»

- Pas plus de cinq minutes!

Silence dans la salle. La professeure reprend: «Pour ramener leur attention, je dois m'adresser à eux individuellement, toucher leur main par exemple ou leur parler de quelque chose qui les concerne.»

Peut-être ne voyez-vous pas bien où je veux en venir avec cette histoire d'enfants et de professeur. Je vais y arriver.

Avec les années s’est accentuée cette évolution d’amener plus vite l’utilisateur à l’objectif. Dans la création d'une page web où le texte est grignoté par l'image: trop long, trop de place, trop démodé, le texte. Ou dans l'insertion d'éléments visuels mis en évidence dans un long article, car le lecteur balaie le contenu pour en extraire l'essentiel. D'ailleurs devrait-on encore l'appeler lecteur?

Pourtant, où que vous soyez en cet instant, dans votre bureau, dans un autobus ou au café, il y a fort à parier qu’autour de vous l’écrasante majorité des personnes qui vous entourent aient les yeux rivés sur un écran: messagerie instantanée, courriels, textos, document Word, site d’information, blogue, réseaux sociaux...

On ne lit pas moins qu'avant, au contraire. Le numérique a changé notre manière de lire: cela se traduit par des séquences plus courtes, plus en interaction avec les autres. Et par la recherche de renseignements qui nous concernent avant tout en tant qu’individu. 

Le travers, c’est qu’à force de vouloir devenir visibles, les marques se sont mises à produire une quantité massive de contenu, souvent généraliste, parfois autopromotionnel aussi, sous couvert de vouloir informer. 

Je ne sais pas si comme moi, vous êtes abonnés à l'information de votre industrie et ses énièmes «cinq conseils pour améliorer ses ventes» qu'on fait défiler machinalement sans cliquer dessus. On veut parler encore de la marque aux gens, on cherche plus de likes sur Facebook, on attend plus d'achalandage sur le site en couvrant le maximum de mots clés, en diffusant ce contenu sur toutes les plateformes. Et pendant ce temps-là, noyé de renseignements qui finissent par tous se ressembler, le lecteur, lui, décroche.

Souvenez-vous de ce conseil de Dale Carnegie datant de 1936 «Vous vous ferez plus d'amis en deux mois en vous intéressant sincèrement aux autres que vous ne pourriez en conquérir en deux ans en vous efforçant d'amener les autres à s'intéresser à vous». Cette phrase a 80 ans et pourtant elle est plus que jamais d'actualité. Et les yeux rivés sur les analytiques, les marques de déplorer que l'engagement ne cesse de baisser.

Et l’utilisateur d’opérer son choix de lecture et ses sources selon des attentes qui lui sont propres: est-ce que l’information livrée va m'être utile et vais-je pouvoir l'appliquer concrètement dans ma vie professionnelle/personnelle? Me permettre de renforcer mon expertise? Va-t-elle susciter une émotion? Est-ce que j'ai envie de créer un rendez-vous avec son auteur?

C'est peut-être pour ça que cette histoire de classe et d'individualité m'a parlé.

«Mais alors?  Il y a des moments où ils vous entendent plus que d'autres? demande le parent dépité.

Elle sourit:

- Oui, quand je leur raconte des histoires.

Peu importe la forme qu'il prend, qu'il soit lu ou entendu, le rôle du texte doit être avant tout de se connecter à son public. Alors, ralentissons la cadence et racontons de vraies histoires. Des histoires qui parleront à chacun des grands enfants que nous sommes.

 

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Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles d’Infopresse.