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Chris Bergeron: «Perdre mes privilèges est une chose à laquelle je ne m’attendais pas»

«Avant de juger son frère, il faut avoir marché plusieurs lunes dans ses souliers», dit un proverbe autochtone. La publicitaire Chris Bergeron a pu expérimenter la réalité d’un homme hétérosexuel blanc pendant près de 40 ans avant de vivre sa vie en tant que femme trans. Un changement qui a transformé à jamais sa perception du leadership et du monde du travail. 

Chris Bergeron a attendu d’avoir 40 ans avant de prendre sa première pilule d’œstrogène. Pas parce qu’elle n’était pas certaine de sa «décision», mais parce qu’elle avait peur de perdre qui elle était, sa carrière, mais surtout l’affection de ses proches.

La transition de cette ancienne journaliste qui a dirigé le journal Voir a été longue, contrairement aux plus jeunes qui s’engagent maintenant sur cette voie. Cela a commencé pour elle par ses cheveux, qu’elle a laissé pousser.

«Plus je me féminisais, que j’essayais de m’adoucir, plus je perdais en crédibilité auprès de mes collègues.»

«J’ai l’impression d’avoir été une dizaine de personnes différentes, du mec tombeur en passant par un semblant de David Bowie, confiait la vice-présidente, expérience contenu de Cossette lors d’une conférence présentée par Femmes en créa, en collaboration avec l’agence. Ça n’a pas toujours été cohérent et élégant.»

Du journalisme à la publicité

«Plus je me féminisais, que j’essayais de m’adoucir, plus je perdais en crédibilité auprès de mes collègues, se rappelle-t-elle, mentionnant qu'elle ne s'attendait pas à perdre autant de privilèges qu'elle croyait acquis. Je le voyais dans leur regard, on m’écoutait moins.»

Un moment difficile pour celle qui a toujours voulu être journaliste. «C’était l’occasion pour moi de me réinventer, et c’est là que je me suis retrouvée en publicité.»

Elle y a alors trouvé un domaine où l’individualité et le talent de chacun étaient valorisés. C’est là qu’elle a changé graduellement la façon dont elle s’habillait. «J’étais plus en femme un peu chaque jour, mais je devais négocier constamment mon identité», précise-t-elle.

«J’étais plus en femme un peu chaque jour, mais je devais négocier constamment mon identité.»

On lui permettait ainsi de se vêtir en femme avec certains clients, mais en homme avec d’autres. «Aujourd’hui, ça serait impensable, c’est comme si on demandait à une personne noire d’être moins noire à certaines occasions», soutient-elle, en admettant qu’elle comprenait à l’époque. Elle rappelle par ailleurs que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) classait encore jusqu'à tout récemment l’identité transgenre dans les maladies mentales.

Elle ne pouvait pas fréquenter les toilettes des femmes, même si elle portait une robe. «Quand tu n’es pas accepté dans une chose aussi élémentaire, tu te sens comme un citoyen de deuxième classe.»

«Je suis rentrée chez Cossette et ça m’a permis d’avancer dans ma transition.» Ce qui a été un tournant dans son bien-être au travail, c’est une parole toute simple de la présidente de l'agence Mélanie Dunn, juste avant une présentation: «Je vais te présenter comme une femme, parce que c’est ce que tu es.»  

Malgré les effets secondaires tenant sur dix pages, elle a commencé à prendre les médicaments. Des moments difficiles l’attendaient et l’attendent toujours: elle doit subir quotidiennement les regards désapprobateurs de purs inconnus, les propos blessants ou sexuels. «Les femmes le sentent aussi, mais c’est un cumul de plusieurs préjugés en même temps.»

70% des transgenres ont déjà pensé au suicide et 33% ont déjà fait une tentative de suicide, selon les chiffres de l'ATQ

Ce combat quotidien, cumulé aux effets secondaires, s’exprime parfois au bureau par de la fatigue ou des absences. Cossette lui permet ainsi de rentrer chez elle quand elle a des étourdissements ou qu’elle ne se sent pas bien. Des traitements spéciaux qui adoucissent cette transformation, mais qui la motivent aussi à se donner encore plus. L’agence l’a même promue vice-présidente à son retour de congé, à la suite d’un épuisement professionnel.

Malgré tous les accommodements nécessaires qui lui sont offerts, elle souligne qu’il est primordial pour les leaders d’être «intransigeants» quant aux résultats. «Oui, on doit demeurer à l’écoute, mais il faut tout de même un but commun, par exemple, lorsqu’il y a un pitch, il faut livrer les résultats.»

Vers un transleadership ouvert

Chris Bergeron estime que l’empathie devrait donner le ton au leadership de nos jours. «Ça prend des leaders qui sont capables d’avoir assez de sensibilité pour célébrer la dissonance et dénicher la petite étincelle de différence qu’il y a chez un candidat plutôt que de chercher quelqu’un comme eux», croit-elle.

Elle ajoute que l’homogénéité des employés dans une entreprise est un risque beaucoup plus grand que de sortir des sentiers battus. «La différence, tant dans le parcours personnel que professionnel d’une personne, apporte des idées nouvelles qui ont mené à de grandes choses, en publicité comme dans d’autres milieux.»

«Trop d’entreprises tentent de s’afficher comme étant ouvertes, mais dans les faits, rien n’est mis en place à l’interne pour le prouver.»

Le fait d’être une femme a notamment aiguisé son «radar à diversité» dans ses fonctions quotidiennes de vice-présidente à l’expérience, contenu. «J’interviens régulièrement à ce sujet auprès des créatifs et des clients, mais ça c’est la partie plus évidente, explique-t-elle. C’est l’empathie envers les clients qui a le plus changé et ça joue sur les types d’histoire qu’on peut raconter.»

Mais il ne suffit pas de dire qu’on est ouvert comme organisation pour l'être. «Trop d’entreprises tentent de s’afficher comme tel, mais dans les faits, rien n’est mis en place à l’interne pour le prouver, mentionne Chris Bergeron. En publicité, on a tendance à parler plutôt qu’agir, mais agir, c’est aussi un moyen de se démarquer.»

Elle donne en exemple les politiques à l’interne chez Cossette qui, de Halifax à Vancouver, a déployé des toilettes non genrées à ses employés. 

Et s’il est vrai que des campagnes sur la sensibilisation aux défis des transsexuels ou de la diversité peuvent aider leur cause, il faut se garder de faire du «queer washing» comme il ne faut pas faire du «white washing» ou du «diversity washing», prévient-elle.

«Il y a une grande mode d’utiliser des personnes issues de minorités sexuelles ou leur cause comme un faire-valoir: on change la couleur de notre logo, on fait de belles campagnes symboliques, donne-t-elle en exemple. C’est marrant, puisqu’il y a seulement les gens qui ne sont pas dans les minorités qui ont le privilège de s’intéresser à ceux-ci de cette façon. Moi, j’aurais moins le droit de proposer l’idée à une entreprise de protéger les droits des trans, car ça donnerait l’impression que je lui impose mon agenda.»