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Des «animaux travailleurs» dans l'œil de Caroline Joassin

Infopresse fait appel à des créatifs de l’industrie pour commenter et analyser des campagnes internationales qui ont suscité l’intérêt. Cette semaine, Caroline Joassin, conceptrice-rédactrice de Havas Montréal, commente.

On met la table

N’importe quel travail vaut mieux que d’être une attraction touristique, selon l'organisme Pro Wildlife, dans cette campagne d'affichage conçue par l'agence allemande Aimaq von Lobenstein.

Plusieurs animaux sauvages sont souvent utilisés à des fins touristiques et(ou) pour le loisir au profit des humains. L'offensive de Pro Wildlife représente ainsi un lion et un éléphant anthropomorphes occupant des emplois plus ou moins plaisants. La campagne souhaite démontrer que vivre dans un zoo, comme une attraction touristique, n’est pas une existence éthique, et qu'il vaudrait mieux que les touristes évident ces attractions... ce qui aiderait à stopper l’emprisonnement à vie des animaux.

Voyons ce qu'en dit Caroline Joassin

Nous n’avons jamais été plus amoureux de nos animaux. Aujourd’hui, un foyer sur deux en Amérique possède un chat ou un chien et le tiers d’entre eux offrent un cadeau à l’anniversaire de leur toutou. Pourtant, notre amour pour les animaux domestiques ne se convertit pas souvent en meilleures conditions pour les animaux qui devraient rester sauvages, alors que les zoos et autres attractions touristiques animalières se multiplient. L’attrait de la rencontre avec un «vrai» animal «sauvage» est trop fort.

Le militantisme végane est de plus en plus présent et nous confronte à la question animale. Nous le sommes d’autant plus à la veille de la période estivale, au cours de laquelle parents et enfants iront visiter en grand nombre leurs amis, les animaux… en cage! Il y a bien les safaris-photos et les organismes nous promettant un traitement exemplaire de la faune, mais la question de l’exploitation animale demeure entière.

L'offensive d’affichage allemande réalisée pour Pro Wildlife cherche à mettre en lumière cette exploitation. Les deux exécutions, présentant un tigre et un éléphant dans des tâches loin d’être des emplois rêvés, visent à nous faire comprendre que même l’emploi le plus précaire «vaut mieux que celui d’attraction touristique». Le message a le mérite d’être clair, et le visuel attire bien l’attention.

Cependant, cette approche me laisse perplexe. Si le message est clair, la comparaison est éthiquement discutable. Pour défendre la liberté des animaux, l'on porte un jugement sur des emplois précaires, mais utiles, bien souvent le nécessaire gagne-pain de gens peu fortunés. La direction artistique nous fait voyager en Asie, où la grande pauvreté persiste et où certains comportements touristiques exacerbent les inégalités.

En ce sens, cette opération souffre un peu de myopie en se limitant qu’à son sujet, soit le traitement qu’on réserve aux animaux. Elle génère un certain malaise quand on pense au fardeau qui incombe aux humains qui occupent ces emplois qu’on dénigre. L'offensive, sans trop le vouloir, soulève cet autre débat et remet en question le proverbe qui dit «Il n’y a pas de sot métier, il n’y a que de sottes gens».

Et même sur le fond, le métier d’attraction touristique est-il vraiment le pire métier du monde? Qu’en est-il du plus vieux? Le parallèle saute vite aux yeux en voyant notre tigre qui travaille directement devant la porte d’un peep-show. Pour le savoir, peut-être faudrait-il demander à l’humain qui travaille derrière la porte.