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50/50: pour cesser de trouver des excuses à l’inégalité homme-femme

À peine 5% des postes de présidence-direction générale sont occupés par des femmes au Canada, et 15,9% d'entre elles siègent au sein de conseils d’administration. Les quotas, la discrimination positive et le mentorat sont des solutions dans la mire des intervenantes et intervenants du projet 50/50

Il y a quelques années, le cas Howard Roizen a été présenté à plusieurs étudiants des universités de New York et de Columbia. Entrepreneur prospère, spécialiste en capital de risque, l’homme d’affaires de Silicon Valley, ami des riches et des puissants, n’hésitait pas à recourir à son réseau d’influence pour gravir les échelons et propulser sa carrière. Les universitaires semblaient le juger positivement, affirmant qu’ils n’hésiteraient pas à travailler avec lui.

Un autre groupe a été soumis à un exercice similaire avec le même personnage, arborant des qualités et caractéristiques identiques à l’homme d’affaires, mais prénommé Heidi cette fois. En quelques lettres, les perceptions se sont complètement transformées. On ne voulait plus travailler avec elle, on la percevait comme une égoïste, une parvenue, une femme uniquement soucieuse de ses intérêts propres.

5% des postes de PDG sont occupés par femmes au pays, alors que 15,9% siègent au sein de conseils d’administration. 

L’étude citée par Noémi Mercier dans 50/50: le documentaire, produit et réalisé par Tanya Lapointe et Laurence Trépanier, témoigne qu’il existe nécessairement une corrélation négative entre les femmes, le pouvoir et le succès. Deux poids, deux mesures, donc, les deux cas analogues ayant été jugés avec partialité, mais selon des règles différentes.

«On juge trop souvent la femme sur son apparence, soutient Laurence Trépanier. Si elle lève le ton ou exerce un certain pouvoir, elle est hystérique, alors qu’un homme sera qualifié d’ambitieux et déterminé.»

Un exercice d’empathie

Entre le documentaire et le livre rédigé par Tanya Lapointe, 50/50 avance des moyens concrets pour atteindre l’égalité, autant en politique et en affaires que dans le quotidien. Davantage un exercice d’empathie qu’une affirmation sans équivoque, il jette des ponts entre les générations afin de sensibiliser le public à l’équité, vaste projet de société. Une vingtaine d'intervenants de différents horizons, entre Nathalie Collard, Françoise David, Pauline Marois et Alexandre Taillefer, y partagent leurs vues et leurs gestes concrets pour l'égalité. 

Il y a un peu plus de trois ans que les documentaristes s’intéressent au sujet, alors que la conversation n’était pas aussi palpable qu’aujourd’hui. Dans la foulée des élections fédérales canadiennes de 2015, Justin Trudeau a annoncé que son cabinet serait paritaire. Puis, au début de 2016, la ministre de la Condition féminine, Lise Thériault, a refusé l’étiquette féministe, se disant «beaucoup plus égalitaire». Le débat était lancé au Québec.

«On commençait à percevoir socialement que les réalités étaient différentes selon les sexes, précise Laurence Trépanier. On croyait encore qu’Hillary Clinton avait des chances de remporter l'élection présidentielle américaine.»

Trois ans plus tard, l’actualité a rattrapé les anciennes journalistes, qui dévoilent leur projet dans un environnement social encore plus propice au discours paritaire. «C’est en essayant de convaincre notre entourage que le documentaire était légitime que notre motivation de revenir à la base du principe d’égalité est apparue, lance Tanya Lapointe. Ce n’est pas tout le monde qui est initié à la chose féministe.» 50/50 vise donc à y intéresser les plus rébarbatifs.

Comment atteindre la parité?

Quelque 5% des postes de PDG sont occupés par femmes au Canada, alors qu’un maigre 15,9% siègent au sein de conseils d’administration, dont 40% sont exclusivement composés d’hommes. «En superficie, on a l’impression que l’équité existe au sein des entreprises, souligne Tanya Lapointe, mais combien de femmes occupent des postes de direction en réalité?» 

laurence trépanier

«Ce qui fonctionne, ce sont les quotas juridiques», dit Caroline Codsi, présidente et fondatrice de La Gouvernance au féminin, organisme qui soutient les femmes dans le développement de leur leadership et accession à des sièges au sein de conseils d’administration, qui croit que l’atteinte de la zone paritaire de 40/60 est «plus accueillante et plus souple» pour les sociétés.

En 2010, les conseils d’administration canadiens et français étaient tous deux composés à 12% de femmes. En 2018, ils touchent les 40% en France, alors qu’ils sont toujours à un peu moins de 16% au Canada. «Il y a un décalage énorme entre le bassin de femmes éduquées et expérimentées qui feraient un travail extraordinaire dans un conseil d’administration et leur représentativité. Quand on légifère, on trouve les femmes. Quand on ne légifère pas, on trouve les excuses.»

Si Tanya Lapointe et Laurence Trépanier n’étaient pas tout à fait convaincues de la pertinence des quotas au balbutiement du projet, elles le sont plus que jamais aujourd’hui. «La bonne volonté de tous fonctionne individuellement, dans une plus petite communauté. Mais pour exercer des changements systémiques, il faut légiférer, comme en environnement», note Laurence Trépanier.

«Quand on légifère, on trouve les femmes. Quand on ne légifère pas, on trouve les excuses.»

Pour Alexandre Taillefer, qui prêche pour la discrimination positive afin d’atteindre la zone paritaire, égalité est synonyme de rentabilité. «La moitié de la clientèle de n’importe quelle entreprise est féminine. L’embauche de femmes dans la direction permet de mieux comprendre le consommateur, en plus d’avoir une influence positive sur le marketing et la conception de produits. Les entreprises seront plus performantes.»

Au moment de l’entrevue avec Alexandre Taillefer, cinq femmes sur 400 chauffeurs étaient à l’emploi de Téo Taxi. Dans certains milieux, la parité sera difficile à atteindre à court terme, donc. Pour Tanya Lapointe, «imposer un taux minimum dans une entreprise ou un conseil d’administration permet de quantifier le progrès. Il sera ensuite plus facile de recruter d’autres femmes.»
 

tanya lapointe

La journaliste Noémi Mercier croit que le mentorat pavera également la voie de l’équité. «Il peut être tentant de vouloir protéger son propre carré de sable, quand on sait qu’il n’y a pas beaucoup de place pour les femmes de notre milieu. Il faut délibérément résister à cette tentation et, au contraire, utiliser ce pouvoir afin d’élargir ce carré de sable.»

La semaine dernière, le maire de l’arrondissement montréalais de Saint-Laurent, Alan DeSousa, qualifiait le budget 2019 de l’administration Plante-Dorais de «dépensier, mais avec beaucoup de poudre, de mascara, de rouge à lèvres.» Il a dû présenter ses excuses le lendemain. Ces excuses publiques sont pour Tanya Lapointe un effet tangible du mouvement féministe actuel. «Même dans les erreurs, le mouvement actuel est positif.»

Réalisation, recherche et scénarisation: Tanya Lapointe, Laurence Trépanier
Musique originale: Viviane Audet, Robin-Joël Cool, Alexis Martin
Animation 2D: Anaë Bilodeau, Louis-Pierre Cossette
Production: Tanya Lapointe, Laurence Trépanier, Yanick Létourneau
Maison de production: Les Productions sur le Toit
Réalisation-coordination: Les grands reportages de RDI – Georges Amar