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La Troisième Guerre mondiale a déjà son logo

Collaboration spéciale – Comment rendre le monde meilleur quand on n’est ni médecin ni politicien, mais seulement designer graphique? Réponse: en faisant appel à cette ressource intarissable qu’est l’imagination. Bienvenue dans la prochaine guerre.

D’ordinaire, le travail d’un designer graphique est simple: il reçoit une demande d’un client et y répond par une création qui combine des éléments rationnels et subjectifs. Parfois, le designer élabore un projet personnel, dénué de contraintes externes, puis il y met tout son talent, car ce travail-là ne rapportera pour tout salaire que sa satisfaction et, peut-être, la reconnaissance d’une poignée d’amateurs.

L'un de ces projets fous vient de voir le jour. Il s’appelle sobrement World War Three. À première vue, il s’agit d’une étude d’identité visuelle très complète et extrêmement soignée, dont le client fictif est une mystérieuse World War Federation et dont le but n’est rien de moins que de donner une image de marque à la Troisième Guerre mondiale. Ouf.

«Si tu veux la paix, prépare la guerre.» – traduction d’une locution latine

Cette surprenante démarche, qui s’articule autour du slogan «War is peace», cumule un nombre de niveaux de lecture très supérieur à ce qu’on attend habituellement d’un studio de design. Le projet est servi par une exécution graphique de haut vol et des textes qui valent vraiment la peine d’être lus – si vous comprenez l’anglais. Ils mélangent la philosophie, un ton pince-sans-rire, une poésie décalée et de nombreuses références historiques. En fait, plus on lit, plus on se laisse prendre par ce docufiction d’un nouveau genre et par l’humour ravageur qui s’en dégage. Le clin d’œil «ANTI-PEACE/PRO-LIFE» n’est qu’un exemple de ce discours digne d’un Machiavel moderne qui préparerait la guerre avec la froideur méticuleuse d’un gestionnaire de projets.

Pièce centrale de l’œuvre, le logo est à la fois un W et un «III». Il se décline en neuf logos secondaires qui représentent autant de ministères loufoques, du «Bureau des morts domestiques» au «Département du déni», en passant par la «Division de la turbulence consciente».

Le plus troublant reste probablement de voir s’y côtoyer les grandes figures martiales des 80 dernières années.

Le style graphique, hérité de l’école suisse, exploite efficacement une palette de rouge et de gris, ainsi qu’une typographie proche de l’Helvetica: solide, froide et disciplinée. Ces éléments graphiques prennent vie sur des livres, tracts, affiches, emballages, pochoirs, uniformes, bâtiments, véhicules d’assaut et même sur une bonne vieille disquette! Le plus troublant reste probablement de voir s’y côtoyer les grandes figures martiales des 80 dernières années: Mussolini, Hitler, Trump, Mugabe, Kim Jong-Un, invités sans discrimination au grand bal des leaders offensifs.

Mais qui se cache derrière ce projet saisissant et incongru? Animal, un studio de design situé à New Delhi et à New York, et dont les cofondateurs jouent sur la jonction des deux cultures jusqu’à incarner eux-mêmes la nouvelle identité nomade du monde postmoderne. Avec des armes non létales et suivant des motivations obscures, ils réussissent ici à susciter une réflexion sur l’avenir de notre civilisation et la crise politique internationale actuelle. À la guerre comme à la guerre…

 

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Olivier Bruel est designer graphique agréé (DGA). Il exerce son métier de faiseur d'images depuis plus de 20 ans auprès d’une clientèle très diversifiée. Il a ainsi collaboré à la cellule créative de plusieurs entreprises – Cognicase (CGI), Ixiasoft, NVI (iProspect), Canoë, Banque Nationale – tout en intervenant comme consultant et designer auprès de ses propres clients. Curieux et avide de transmettre son expertise, il jette un œil critique (mais bienveillant) sur l’actualité d’ici et d’ailleurs en matière de graphisme et d'image de marque, et sur les remous que cela provoque (ou pas). Diplômé en graphisme des arts décos à Paris, il a quitté la Ville lumière pour Montréal à la fin du siècle dernier. 

 

 

Photo: theworldwarthree.com