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Amazon et le Prix littéraire des collégiens, la controverse d'une commandite

Lors du dévoilement des finalistes du concours Prix littéraire des collégiens, honneur attribué annuellement à une œuvre de fiction québécoise par un jury composé de jeunes du collégial, l’organisation a annoncé son nouveau commanditaire principal: Amazon.

Si l’industrie du livre préconisant le commerce de proximité et s’acquittant de taxes et d’impôts y voit l’approbation d’une plateforme américaine qui ne joue pas selon les mêmes règles, celle de la commandite envisage d’un bon œil cet intérêt que porte la multinationale à la communauté locale.

Le Prix littéraire des collégiens en est à sa 16e édition, une période charnière pour assurer la pérennité et la croissance du concours, selon sa cofondatrice, Claude Bourgie Bovet. Ce partenariat table sur des motivations strictement financières, donc, dans le but d’«entrevoir l'avenir, de solidifier les bases et d'atteindre plus d’étudiants et d’institutions».

«L’argent a une odeur»

Katherine Fafard, directrice générale de l’Association des libraires du Québec (ALQ), n’écarte pas le besoin criant de la commandite, ne serait-ce que pour soutenir la logistique d’un tel concours, elle-même aux prises avec les aléas du financement du Prix des libraires du Québec événement organisé par son groupe. L’exercice de ce concours est onéreux. Ainsi, 3000 exemplaires de papier doivent être fournis aux quelque 800 étudiants des 62 établissements scolaires inscrits, en plus des frais d’hébergement pour les auteurs et des collégiens qui se déplacent lors de l’attribution de la récompense à Québec, sans compter les 5000$ remis au gagnant.

«Est-ce que la commandite détonne au point que la majorité des acteurs entourant le prix se détachent de sa mission?»

«On a besoin d’argent de manière stable, soutient Katherine Fafard. Mais l’argent a tout de même une odeur.» Elle déplore que les organisateurs n’aient pas tenté de sauver le Prix autrement, alors que des solutions toutes québécoises auraient dû être privilégiées. Un peu comme si Netflix devenait le partenaire principal du Festival du Nouveau Cinéma, acquiesce la directrice générale de l’ALQ.

Difficile commandite

Dans la foulée des protestations de plusieurs acteurs du milieu du livre au Québec, le Prix littéraire des collégiens a annoncé la suspension de l'édition 2019 «jusqu'à nouvel ordre». La décision serait directement liée aux «réactions désolantes»  suivant l'annonce de la commandite, confiait Claude Bourgie Bovet par voie de communiqué.  

Le Prix alors présenté par Amazon, bénéficiait cette année du soutien financier de la Fondation Marc Bourgie, de la Fondation RBC, du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, et du ministère de la Culture et des Communications du Québec. 

«Enfants pauvres de la commandite, les prix littéraires ne sont généralement pas des propriétés convoitées dans le marché», indique Jay Hébert, président et cofondateur d’Elevent, firme spécialisée en stratégies de partenariats, qui comprend la sensibilité du milieu parce qu’Amazon demeure une entreprise controversée.

«ON A BESOIN de finaNcement sTABLE. MAIS L’ARGENT A TOUT DE MÊME UNE ODEUR.»

Il croit toutefois qu’il est inutile de jeter la première pierre à la multinationale parce qu’elle a choisi de soutenir la culture littéraire québécoise. «Il est intéressant de constater qu’une entreprise comme Amazon commence à comprendre toute l’importance de s’engager et de redonner à la communauté.»

Le prix littéraire canadien First Novel, coprésenté par le magazine The Walrus, a été vendu à Amazon.com, en 2009, pour «engager les jeunes lecteurs à lire des auteurs locaux», explique l’organisation. Force est d’admettre que le géant se cherchait également un prix à commanditer au Québec, puisque «dévoué à faire sa part pour aider ces précieux programmes à accomplir leur plein potentiel, tout en rejoignant le plus d’individus possible», toujours selon la réponse d'Amazon.   

Encourager la littérature québécoise?

Jay Hébert note cependant qu’un partenariat doit demeurer logique et organique. «Est-ce que la commandite détonne au point que la majorité des acteurs entourant le Prix littéraire des collégiens se détachent de sa mission? Dans le cas échéant, l'une des deux parties aurait mal compris sa cible et l’esprit de la marque.»

Or, voilà que les cinq finalistes, Karoline Georges, Dominique Fortier, Kevin Lambert, Jean-Christophe Réhel et Lula Carballo, ont scandé leur «immense malaise», soutenus par leurs éditeurs Alto, Héliotrope, Del Busso, Cheval d’Août, dans une lettre au quotidien montréalais Le Devoir. Ils accusent la concurrence dangereuse du géant contre les librairies du Québec, en plus des «méthodes inhumaines de la vente en ligne, qui constitue un péril pour les petits commerçants et les milieux culturels».

«Enfants pauvres de la commandite, les prix littéraires ne sont généralement pas des propriétés convoitées dans le marché.»

Si le prix vise à encourager les jeunes à consommer de la littérature québécoise et à développer leur jugement critique, Katherine Fafard croit que ce partenariat les encouragera plutôt à la consommer en ligne sur une plateforme américaine qui fragilise toujours plus les librairies en plus de restreindre la découvrabilité des œuvres francophones.

Nonobstant le soutien financier, ce partenariat offrira-t-il une certaine vitrine aux finalistes, sur le site d’Amazon ou ailleurs? «Ils verront avec leurs éditeurs», déclare Claude Bourgie Bovet, qui espère que ce partenariat persistera dans les prochaines années.