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Michel Bissonnette: offrir une alternative québécoise à Netflix

Depuis son entrée en poste en janvier 2017, le vice-président principal des Services français de CBC/Radio-Canada a réussi la délicate tâche de convaincre ses «concurrents» d’offrir certains de leur contenu sur sa plateforme Tou.tv Extra. Un chantier urgent afin de proposer une alternative québécoise à ceux qui délaissent de plus en plus la télé traditionnelle d’ici pour se tourner vers Netflix.

Lorsqu’il a été approché par Radio-Canada/CBC pour succéder à Louis Lalande, qui occupait ce poste depuis 2011, Michel Bissonnette arrivait dans un univers en plein bouleversement, certes, mais dans une organisation somme toute en bonne santé.

Il n’en demeurait pas moins que l’écoute de la télévision changeait à vitesse grand V. «L’écoute traditionnelle diminue de plus en plus, et le profil des spectateurs vieillit, affirme-t-il. Et les nouvelles générations se tournent vers Netflix, car il n’y pas d’alternative au Québec.»

Il a décidé d’en faire ce qu’il appelle sa «priorité prioritaire», puisque tout est une priorité pour un diffuseur public: assurer une présence dans chaque région au pays, en passant par proposer une programmation jeunesse étoffée et des contenus qui incluent les autochtones.

Deux constats se sont imposés à lui.

D’abord, pour proposer une plateforme concurrentielle à celle de Netflix, des améliorations technologiques s'avéraient nécessaires, un chantier qui s’est échelonné sur neuf mois. «Si, par exemple, un spectateur quittait un épisode de District 31, le système ne reconnaissait pas où il en était à sa prochaine visite», illustre-t-il. Le référencement représentait une autre faiblesse de Tou.tv. Maintenant, ceux qui visionnent la série Trop peuvent ainsi se faire suggérer la série Les Simone.

ON NE VOULAIT PAS SE RETROUVER DANS UNE SITUATION OÙ LE SEUL JOUEUR QUI SE PORTERAIT BIEN EST RADIO-CANADA PARCE QU’IL REÇOIT DES SUBVENTIONS GOUVERNEMENTALES.

Il est également arrivé à un autre constat. «Au Québec, on est un peu comme le village d’Astérix: le marché est petit, et chaque joueur n’est donc pas assez gros pour lancer sa propre plateforme. On ne voulait donc pas se retrouver dans une situation où le seul joueur qui se porterait bien est Radio-Canada parce qu’il reçoit des subventions gouvernementales.» De son avis, pour que les gens d’ici continuent de regarder du contenu francophone, cela passe par une diversité de contenus dans cette langue, donc à la santé des joueurs comme V, Bell Média, Télé-Québec et autres.

Le but du diffuseur public ne consistait pas à aller chercher des nouveaux abonnés, mais plutôt à les maintenir: Netflix propose des nouveautés chaque semaine, alors que Radio-Canada, lui, le fait tous les deux ou trois mois. Ce sont tous ces facteurs qui ont motivé le vice-président à entamer «sa grande tournée» pour demander aux autres joueurs québécois de se joindre à Tou.tv et ainsi proposer une offre de contenu concurrentielle.

De concurrence à coopétition

Si, au départ, les chaînes approchées craignaient que le partage de contenu affecte l'achalandage sur leur propre plateforme numérique – sur lequel ils comptent pour compenser la perte de revenus publicitaires –, l’idée a fait son chemin. Quatre joueurs ont ajouté leur contenu sur la plateforme Tou.tv Extra en mai dernier, et le vice-président pense que Télé-Québec a de fortes chances de se joindre à cette coopétition prochainement. «Je crois que si j’avais proposé cela il y a trois ans, ça aurait été une fin de non-recevoir pour tout le monde. Maintenant qu’on voit les géants américains débarquer sur nos territoires, une solidarité canadienne se crée pour protéger notre contenu.»

Un an d’essai, donc, pour voir si le modèle tient la route de part et d’autre.

L’administration de la plateforme  par Radio-Canada pourrait-elle devenir un enjeu pour les autres joueurs à plus long terme? Selon Michel Bissonnette, le nom même de la plateforme «Tou.tv» rejoint tout ce qui est fait en télévision sans porter la marque de Radio-Canada. «Elle est assez accueillante pour accueillir toutes les marques de chaque joueur, incluant celle du diffuseur public.»

JUSQU’À MAINTENANT, 15% DE L'ACHALANDAGE SUR LA PLATEFORME EST GÉNÉRÉ PAR LE CONTENU DES PARTENAIRES.

Il ajoute qu’un des intérêts des parties de se joindre à cette initiative reposait justement sur l’absorption des frais d’hébergement des contenus par Radio-Canada, comme il n’y a pas de coûts additionnels pour elle de les accueillir. «Jusqu’à maintenant, 15% de l'achalandage sur la plateforme est généré par le contenu des partenaires.» C'est un chiffre exceptionnel selon lui quand on sait que le ratio du contenu de Radio-Canada par rapport à celui des autres joueurs est nettement disproportionné – le diffuseur public ayant produit en tout 6000 heures de programmation.

«On s’est aperçu de plus que ce sont les séries dramatiques qui attirent l’abonnement à un service.» Ainsi, une fois sur la plateforme, les utilisateurs qui visionnent ces séries sont intéressés ensuite par d’autres contenus comme Véro TV ou le magazine de Canal Vie.

Cette priorité s’inscrivait dans un objectif qu’il s’était donné dès le départ:  demeurer pertinent, une obligation pour un diffuseur public pour justifier sa raison d’être.    

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