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Matali Crasset: «Le rôle du design n'est pas de résoudre des problèmes»

De passage au Québec, la designer de renommée internationale Matali Crasset s’entretient avec Infopresse sur sa vision du design et sa collaboration avec l’auteur-compositeur et interprète Pierre Lapointe.

Presque trois ans après son passage au RDV Design, la designer industrielle d’origine française signe la scénographie du spectacle pluridisciplinaire Amours, délices et orgues, présenté aux FrancoFolies de Montréal et au palais Montcalm à Québec. Cette collaboration l’a menée sur scène avec les artisans qui manipulent les modules conçus avec l'aide des étudiants de l’École de design de l’Uqam. Un système réfléchi à partir d’une forme hexagonale décuplée en différentes tailles afin de servir autant l’esthétisme que l’apport émotif du concert. Ces formes tridimensionnelles sont déplacées par les collaborateurs, présents sur scène. Matali Crasset signe également l’affiche du spectacle.

Pourquoi avoir accepté de collaborer avec Pierre Lapointe pour un spectacle «éphémère»?
J’étais aussi curieuse, parce que je ne connais pas du tout ce fonctionnement de show, je vais voir beaucoup de choses, des petits shows très expérimentaux. Mais je n’ai jamais créé pour des spectacles. Je trouve que c’est très proche de ce que je fais, lorsque je crée des objets pour les autres. Et là, c’est pareil; le spectacle est pour les autres. La seule différence, c’est qu’ils sont tous ensemble en même temps, devant. J’aime bien essayer de comprendre ce qu’ils [les spectateurs] ont perçu, d’avoir un écho. C’est important pour moi, car c’est comme ça que j’avance. J’ai besoin de savoir ce qui a plu et ce qui n’a pas plu, puis de savoir comment je vais réutiliser une petite chose dans un autre projet parce qu’elle a du sens pour les gens. C’est un moteur pour moi.

le plus dur a étÉ d’arriver à trouver un module suffisamment fort pour créer son propre langage, quelque chose de très différenciant, de personnel.

Comment avez-vous abordé la création des modules qui servent la scénographie?
Plus c’est simple, mieux c’est! Les modules, on va les oublier. Ils deviennent un système et après, on ne voit apparaître que le résultat: des modules combinés ensemble. C’était le plus dur, soit d’arriver à trouver un module suffisamment fort pour créer son propre langage, quelque chose de très différenciant, de personnel, mais en même temps, qu’il permette de générer plein d’images différentes. C’était ça le défi. Et dès que j’ai trouvé la forme, j’étais rassurée parce que je savais qu’elle avait un gros pouvoir et un potentiel pour exprimer des choses.  

Comment avez-vous dirigé les étudiants de l’École de design de l’Uqam?
Je leur ai proposé le module et je leur ai demandé de réfléchir à trois tailles, et pas beaucoup plus, parce qu’après, c’est compliqué à produire. Ensuite, on a commencé à produire des petites maquettes ensemble, puis on a formé cinq groupes, et chacun a été responsable de me donner des paysages qu’on va retrouver dans le concert. C’est la même forme, à plusieurs échelles.

Comment ces formes arrivent-elles à créer de l’émotion et contribuent à la mise en scène?
En fait, ce sont des formes qui génèrent à la fois un contexte et qui deviennent par moment diffuseur de lumière. Le concepteur de lumière effectue aussi un boulot énorme, car certains luminaires sont portés par l’équipe. Ce ne sont pas simplement les modules qui sont déplacés, ce sont les luminaires aussi. L’idée, c’était de retrouver un effet un peu lo-tech. C’est-à-dire que la lumière est mise en place par l’équipe pour certains tableaux. Donc, c’était ça, la complexité de mise en place, qui donne en même temps cette vie sur le plateau et qui fait en sorte que l’espace est incarné. Ce n’est pas juste un décor où l'on fait «wow». C’est une dynamique en mouvement, c’est plus qu’un décor. Le spectacle est composé de différents tableaux – il fallait réfléchir à la façon de passer d’un à l’autre. C’est ce qui était le plus compliqué, et puis les articuler avec ce qui est dit, c’est-à-dire le contenu des chansons.  

Je travaille beaucoup à l’idée d’innovation sociale parce que je pense que tout un champ est en train de s’ouvrir pour le design. 

Qu’est-ce qui anime votre pratique du design en ce moment?
Je travaille beaucoup à l’idée d’innovation sociale parce que je pense que tout un champ est en train de s’ouvrir pour le design. Il y a aussi des écoles en train de faire des spécialisations dans ce domaine-là. […] Mon métier, c’est de plus en plus de faire des nouvelles logiques et de trouver les méthodologies pour mettre en place ces logiques. C’est passionnant, car ce n’est jamais la même chose.

Vous proposez donc de nouvelles perspectives, plutôt que des solutions?
Je n’ai jamais considéré que le design était fait pour résoudre des problèmes. Malheureusement, souvent, une entreprise fait appel au designer quand il commence à avoir des soucis, quand le chiffre d’affaires descend… Je n’ai jamais considéré que c’était notre rôle. Notre rôle, c’est plutôt de faire des propositions à côté, d’ouvrir des perspectives, de faire du prospectif, de prototyper des choses, on a besoin d’essayer avant de comprendre si ça fonctionne. Plus on fera ces prototypes pour que les gens puissent comprendre ce que ça signifie et le vivre par eux même, plus on pourra inscrire de nouvelles structures, de nouvelles façons de vivre.

 

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