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Changer le monde? Non merci.

Yann Fortier Rédacteur, stratège et directeur général, World press photo

C’est l’été, période formidable pour nous qui évoluons dans les sphères du marketing, de la publicité et des communications, à l’ère de la conversation sociale. Une conversation? Vous y croyez vraiment? Profondément? 

Et si cette conversation n’était qu’un autre de ces mots passe-partout, vides, creux, un leurre que la magie des ondes et de la répétition arrivait à transformer, l’espace de quelques jongleries habiles, en quasi-mantra sectaire, rapidement vidé de sa substance, mais, phénomène étrange, même une fois vidé, pourvu de la capacité à s’incruster avec autant d’acharnement qu’une algue bleue au fond d’un lac damné? Si l'on nageait plutôt en plein monologue social, là où l’accumulation des voix finit par rendre noir le mélange de toutes ces belles couleurs conversationnelles?

Ces conversations à sens unique relèvent davantage de la pensée magique du type «à force d’y croire, ça devrait se passer» ou «à force de le dire, ils devraient le croire».

Non seulement parlons-nous de Conversation, mais il y a sa petite sœur aussi, celle un peu pot de colle qui rôde autour, la pitchounette Authentique. Aussi authentique que le chapelet d’emblématiques Rois de la Patate longeant les rives de toute route principale qui se respecte, alors que dans une monarchie comme la nôtre, la bienséance de base exige qu’il n’y ait qu’un seul Roi de la patate. La conversation est donc dite authentique, partout et par tous! Oui, et nous vous prions de nous croire. En fait, vous nous croyez ou alors bientôt, vous nous croirez. Et les services? Les services, eh bien les amis, les services, ils sont (roulement de tambour) personnalisés! Non, personnalisables, tiens.

On résume. Nos conversations sont authentiques. Nos services sont personnalisables. Ah, non, disons plutôt modulables. C’est plus scientifique, c’est plus réfléchi. Et puis, disons-le, ça en jette davantage (lire ça fait un peu plus design, l’idée de module étant plus ludique, et le ludique c’est fort, car c’est participatif, donc c’est évolutif, donc c’est magique, donc ça fait vendre! Vendre aux consommateurs peut-être, mais vendre aux clients l’idée que ça fait vendre, ça oui!). 

Alors, deuxième essai. Nos conversations sont authentiques et nos services sont modulables. Notre objectif? Changer le monde! Pas juste y aller de notre petite contribution bien modeste pour améliorer le sort d’un obscur groupement d’entraide qui peine à survivre dans le quartier. Que nenni! Nous ne sommes pas nés de ce petit-pain-là! Nous, c’est changer le monde ou alors, ben c’est rien pantoute. Voilà, c’est dit et tenez-vous-le pour.

Comment changer le monde? Facile: un café à la fois. Oui. Tout le monde boit du café et justement, l'on veut changer le monde – pour autant que ce monde, une fois changé, achète encore du café. Alors, achetez un café et le monde va changer. C’est simple, donc c’est authentique, donc c’est vrai, donc sortez votre portefeuille.

Nos services sont personnalisables. Ah, non, disons plutôt modulables. C’est plus scientifique, c’est plus réfléchi.

Toi. Toi, tu refuses d’acheter un café pour changer le monde. Donc, tu refuses que le monde change. Donc, tu es soumis aux idées conservatrices d’antan. Donc, tu es rétrograde et devrais avoir un peu honte de respirer le même air que celui, si pur, de celles et ceux qui sont (on catapulte le mot dans 3, 2, 1…) MOBILISÉS pour changer le monde. Toi, savais-tu qu’en ne changeant pas le monde avec nous, tu ralentissais l’évolution planétaire? Le savais-tu? Quoi? Ah! À la bonne heure, nous savions que tout allait rentrer dans le Grand ordre cosmique. Alors, on dit, c’est 5,50$ pour le café qui change le monde, 3,45$ pour le Goglu qui change le monde, ça va faire 8,95$, merci beaucoup de prendre part à la grande évolution mondiale et avant de repartir changer le monde sur ton vélo, un coup de pédale à la fois.

Ces conversations à sens unique relèvent davantage de la pensée magique du type «à force d’y croire, ça devrait se passer» ou «à force de le dire, ils devraient le croire». Comme en 1962. Si les plateformes évoluent, désolé, mais les mots qui camouflent l’éléphant dans la pièce ne sont que des habits reprisés avec une nouvelle étiquette trendy sur le pot de betteraves embossé d’origine.

La suite mercredi.

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Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles d’Infopresse.

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