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Est-ce qu’Uber sera le prochain Napster?

Thane Calder Président et éditeur en chef (Cloud&co), CloudRaker

14 ans après avoir été forcé de cesser ses activités, Napster et son histoire résonnent encore à nos oreilles. 

Ces 10 dernières années, l’industrie musicale a subi une décroissance considérable, passant d’une valeur de 21 milliards$ à tout juste sous les 15 milliards$, tout en continuant de dégringoler. Parallèlement, les ventes numériques comptent aujourd’hui pour la moitié des revenus, et les nouvelles plateformes et nouveaux canaux permettant aux artistes d’être découverts ne cessent d’apparaître.

on doit embrasser le changement et il faut de sacrés fauteurs de troubles pour tracer le chemin, même si ces agitateurs risquent de ne pas rester assez longtemps pour voir le fruit de leurs efforts.

Je suis franchement désolé que les acteurs de l’industrie musicale aient perdu une si grande part de leurs revenus, mais je suis aussi assez épaté de toute la musique à portée de main aujourd’hui. On doit embrasser le changement et il faut de sacrés fauteurs de troubles pour tracer le chemin, même si ces agitateurs risquent de ne pas rester assez longtemps pour voir le fruit de leurs efforts.

Uber a récemment gagné une bataille à Toronto lorsqu’un jugement a déterminé que l’entreprise n’exploitait pas un service de taxi illégal. Mais quelques jours seulement auparavant, les responsables de la division française d’Uber ont fait l'objet de nombreux chefs d’accusation pour avoir dirigé un service considéré par plusieurs comme illégal.

Plus près d’ici, à Montréal, le maire Denis Coderre a déclaré le service illégal, créant de multiples problèmes pour l’application de taxi. En mai, les autorités financières du Québec ont perquisitionné les bureaux d’Uber à Montréal, et des chauffeurs liés à UberX se sont fait saisir leurs voitures par le Bureau du taxi à Montréal. L’entreprise a été déboutée aux yeux de la loi dans 15 villes, États et pays, et, en parallèle, de nombreuses entreprises de taxi développent leurs propres applications de taxi intelligentes.
 

En matière de rafle des revenus d’une industrie, Uber a clairement réalisé un coup de type «Napster» face au commerce mondial du taxi. Il y a certes toujours des enjeux de monétisation et de règlementation, mais, globalement, ce que l’entreprise a généré est une immense fenêtre ouverte sur l’état de l’industrie du transport urbain, un état de conscience affectant le statu quo.

Depuis Uber, plus de gens prennent conscience des tendances «monopolistiques» des services de taxi de la ville. Certains emploient la situation pour réfléchir à l’état plus général des services de transports urbains, questionner les raisons pour de tels coûts, l’utilisation de l’argent et l’impact général sur les vies de chacun.

La controverse ayant accompagné l’expansion de l'entreprise a participé à son succès en interpellant un marché spécifique: les jeunes branchés n'ayant jamais été de grands utilisateurs de taxis. Ils aimaient l’idée de contourner les règles établies et de participer à la démise d’un vaste cartel. La controverse prend maintenant un ton qui pourrait bien repousser cette même cible.

Ces entorses sont probablement insuffisantes pour que plusieurs cessent de recourir au service, mais ébranlent suffisamment le marché pour que d’autres joueurs veuillent se mêler de la partie.

Sur la sellette, le fait qu’Uber prend probablement plus d’argent à l’économie qu’il ne participe à en générer puisque ses revenus sont versés dans un compte néerlandais et redirigés vers un paradis fiscal aux Bermudes. Sa flambée des prix a également attiré les foudres d’un homme qui représente la voix des jeunes rebelles en Angleterre: Russel Brand. En juillet, alors que le métro de Londres était en grève, il a entretenu une discussion avec un conducteur de taxi à Londres à propos de l’augmentation de 300% des prix, discussion retransmise sur son canal YouTube.

Ces entorses sont probablement insuffisantes pour que plusieurs cessent de recourir au service, mais ébranlent suffisamment le marché pour que d’autres joueurs veuillent se mêler de la partie. Que Carl Icahn débourse 100 millions$ pour des parts dans Lyft constitue un signal clair qu’Uber n’est pas seule à posséder une réponse au problème de l’industrie du taxi.

Le Montréalais Alexandre Taillefer a lancé l'entreprise Taxelco, qu’il espère faire connaître. Taxelco pourrait être comparée à iTunes, qui pénètre le marché bondé du MP4 que Napster a aidé à créer, sauf que SA cible est locale plutôt que globale. Son offre est simple: c’est une expérience mobile à la Uber qui soutient les intérêts de la ville de Montréal.

À l’image d’Uber, la technologie jouera un grand rôle dans ses activités: des voitures électriques et une expérience numérique de pointe, tout cela en respectant le cadre juridique de l’industrie. Plus encore, elle participera à l’économie locale plutôt que de l’envoyer aux Bermudes. L'entreprise jouera le rôle du preux chevalier, ce qu’Uber n’a pas fait.

Et même si Uber peut éventuellement sortir gagnante de ses tribulations judiciaires, le potentiel des applications de taxi n’est plus un secret. 

Uber connaît et comprend les besoins de régulation. Et tout en ne voulant pas payer d’impôt, l’organisation souhaiterait faire partie d’un cadre juridique afin de légitimer ses actions. Mais deviendra-t-elle un Napster qui aura réussi, ou complètera-t-elle le cycle et sera-t-elle déboutée devant la loi en laissant la place à l'iTunes du service de voiture?

Le service iTunes est apparu grâce à Napster, en trouvant le juste milieu entre ce que les gens désiraient et ce qu’ils étaient prêts à payer. Il s’est d’ailleurs avéré que ce que la plupart des gens voulaient était d’acheter une chanson à un prix raisonnable (99¢) plutôt que de dépenser 25$ pour un album complet.

Et même si Uber peut éventuellement sortir gagnante de ses tribulations judiciaires, le potentiel des applications de taxi n’est plus un secret. Son parcours a tracé la voie pour d’autres concurrents, et certains pourraient trouver une manière légitime de fonctionner pendant qu’Uber démêlera ses problèmes juridiques. Tout cela me fait questionner sur ce qui naîtra des possibles cendres d’Uber et si l’entreprise sera encore présente pour cette nouvelle ère des transports urbains qu’elle aura aidé à faire émerger.

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Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles d’Infopresse.

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