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«My favorite color is not so glitter»: l’importance d’analyser le résultat

Steve Poutré Designer graphique agréé, Steve Poutré DGA

L’entreprise BelleChic a récemment commis un faux pas, devenu rapidement viral sur les médias sociaux, en lançant un sac dont la police de caractères semblait faire ressortir le nom d’Hitler. Une belle occasion de se (re)questionner sur l’importance de bien choisir nos lettrages.

Le sac portait en effet la mention «My favorite color is glitter», mais la police de caractères qui y figure et son positionnement donnaient malencontreusement l’impression de plutôt lire le nom du chef nazi. Une fois que notre œil remarque l’étincelant «Hitler» sur le sac, il est impossible d’en faire abstraction, et il devient gênant de l’employer comme sac de plage.

Depuis l’arrivée en force du numérique, les polices de caractères se sont développées et diversifiées à outrance. Elles sont aujourd’hui largement répandues sur le net, et leur accessibilité augmente malheureusement les probabilités qu’elles soient réservées à de mauvaises tâches. Il est parfois très complexe de bien évaluer les forces et faiblesses de chacune. Il faut les tester et, surtout, ne pas trop se laisser influencer par les modes.

Par exemple, la surabondance dans notre environnement visuel de polices de caractères dites «décoratives» les rend vite irritantes pour le regard, surtout celles qui imitent l’écriture à la main. Vous conviendrez que, lorsqu’on se met justement à trop reconnaître ces lettrages, l’illusion d’avoir affaire à une écriture script «authentique» fond à vue d’œil. Ce n’est pas un hasard si la Comic Sans et la Brush Script sont aujourd’hui parmi les fontes les plus détestées au monde.

Somme toute, il n’y a pas vraiment de mauvaises polices, seulement de mauvaises utilisations. 

On aimerait bien en déclarer certaines invalides, mais somme toute, il n’y a pas vraiment de mauvaises polices, seulement de mauvaises utilisations. La typographie est un art hautement complexe, réservé encore en grande partie à une élite, qui répond à des besoins précis. Et tout ce qui existe dans le milieu, aussi surprenant que ça puisse paraître, a comblé quelque chose (sinon quelqu’un) à un moment dans l’histoire. Le problème est essentiellement que ces lettrages tombent aujourd’hui entre les mains de tout le monde. La disponibilité de ces outils est fantastique, mais l’envers de la médaille cause parfois bien des problèmes. Un peu comme si, sans crier gare, une portion peu avisée de la population s’était mise à se maquiller avec du ketchup.

Lorsqu’on choisit une fonte pour un projet, on réalise un exercice de casting très important. Il ne faut surtout pas donner la réplique à n’importe quelle police gratuite trouvée au hasard sur le net. Il est aussi totalement utopique et imprudent de penser que, parce qu’elle nous a bien servis la dernière fois ou qu’elle est largement répandue, une fonte est à toute épreuve. Certains lettrages brillent tellement par leur originalité qu’ils voleront possiblement la vedette au message qu’on souhaite faire passer, ou carrément le trafiqueront. 

Le design, ce n’est pas du crémage à gâteau. C’est LE gâteau. 

L’étape très importante qu’il ne faut jamais négliger en design, on l’oublie trop souvent, est bien sûr de tester le résultat. Tant mieux si l’exemple présenté au début de ce billet nous ébranle. Si nous avions arrêté d’être prudents au volant, ce serait le temps de réviser notre code de la route.

Le graphisme ne se résume pas simplement à choisir une belle fonte. On doit toujours la tester, partout. Analyser le résultat sous tous ses angles, pour s’assurer qu’il ne comporte aucune forme suggestive ou indésirable. Des erreurs anodines en apparence peuvent littéralement causer la mort d’une entreprise.

Il faut déployer au besoin le même genre d’exercice qu’on appliquerait dans la sélection d’un nom d’entreprise (le prononcer à voix haute, avec plusieurs accents, en vérifier la signification dans différentes langues). Il n’existe aucune solution facile, la recherche doit demeurer au centre de la pratique du designer. On peut s’amuser comme des enfants en jouant avec les couleurs et les formes, mais il n’en demeure pas moins que notre travail doit avant tout résoudre un problème. Il faut mettre de côté notre ego, parfois même nos trop forts élans artistiques, pour aborder les défis de manière humble et réfléchie. S’amuser rigoureusement. 

Le design, ce n’est pas du crémage à gâteau. C’est LE gâteau. C’est ce qui reste gravé dans notre conscience collective. Il faut le soigner, le valoriser, lui conserver la place qu’il mérite au cœur de nos vies. 

 

 

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Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles d’Infopresse.

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