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Comment débattre avec un imbécile – et ce qu’on peut en tirer pour survivre au bureau

Stephane Mailhiot Vice-président, stratégie, Havas Canada

Il la surnomme «Crooked Hillary» (Hillary la corrompue), elle l’a traité de «loose cannon inapte à occuper les fonctions présidentielles». Elle a été sénatrice, première dame des États-Unis et est la candidate de l’establishment. Il est milliardaire de naissance, un saugrenu personnage de télé-réalité et le rêve de tous les caricaturistes… C’est enfin ce soir qu’Hillary Clinton et Donald Trump croiseront le fer à l’occasion du premier débat présidentiel américain. Mais à quoi s’attendre?

Numéro d’équilibriste
Mark Twain conseillait de ne jamais débattre avec des imbéciles, parce qu’ils vous abaissent jusqu’à leur niveau pour ensuite vous battre, forts de leur expérience. C’est pourtant à cet exercice que devra se livrer Hillary Clinton devant un adversaire indéniablement populiste, démagogue et souvent simplement menteur. La question se pose: comment naviguer dans un débat face à un adversaire stupide et de mauvaise foi?

En 2008, Joe Biden avait eu à se soumettre à ce numéro d’équilibriste à l’occasion du débat des candidats à la vice-présidence. Le sénateur d’expérience devait affronter l’imprévisible recrue républicaine Sarah Palin. Pour Biden, le défi était monstre: comment allait-il arriver à souligner l’incapacité de Palin à occuper les plus hautes fonctions sans paraître paternaliste? À mettre en lumière les contradictions de son discours sans faire preuve de condescendance? À défendre plus de 35 ans de service public sans donner de munitions au positionnement d’outsider du clan républicain?

Ce genre de situation ne touche pas que les politiciens aux prises avec des adversaires démagogues. On les trouve dans les débats, les salles de réunion, les corridors et dans les millions de pathétiques forums sociaux et zones de commentaires en ligne. Pour faire face à cette tâche périlleuse, voici quelques conseils pour éviter de tomber dans le piège à con.

Bien que la vigueur soit de mise lors des débats, le contrôle de soi l’est encore plus.

Gardez votre calme
Débattre avec un idiot peut s'avérer frustrant. Cependant, la première règle à suivre dans ce genre de situation est de garder son calme. Sans arrêter d’écouter, prenez de la distance. En gardant la tête froide, vous éviterez d’abaisser votre réflexion ou de vous emporter. Bien que la vigueur soit de mise lors des débats, le contrôle de soi l’est encore plus. Car si vous craquez devant les premières incongruités ou attaques de votre adversaire, êtes-vous vraiment digne d’être le leader du projet, d’assumer le rôle de président d’entreprise ou, pire, de détenir la clé de la bombe atomique?

Demandez des clarifications et des faits
Quand on sait que le diable est dans les détails, on peut en déduire que l’antidote à la connerie se trouve dans les faits. Face à des énoncés malhonnêtes de votre opposant, votre meilleure tactique est alors de lui demander des précisions, des détails, des faits sur ce que vous savez être un mensonge ou un raccourci intellectuel. Dans de tels cas, il n’est pas rare de voir le rhéteur absurde montrer la limite de sa réflexion et exposer la fragilité de son point de vue.

Le plus grand ennemi du con est sa propre connerie… Et souvent, votre silence lui donne plus de temps pour en faire étalage.

Épousez le silence
Le plus grand ennemi du con est sa propre connerie… Et souvent, votre silence lui donne plus de temps pour en faire étalage. Bien des démagogues feront un meilleur travail de sabotage envers leur clan que vos plus salutaires efforts. Alors, pourquoi les en priver? Silence, laissez l’illogisme discourir.

N’oubliez jamais qui vous voulez convaincre
Les débatteurs ne changent jamais leur position au milieu d’un argumentaire. Souvent, les débats enflammés ont même plutôt tendance à polariser la position des intervenants. Donc, vous devez toujours concentrer vos efforts de persuasion sur les gens incertains. Hillary Clinton ne tentera pas de convaincre Donald Trump de voter pour elle. De la même façon, vous ne tenterez pas de convaincre votre collègue dissonant de prendre pour vous. Au contraire, vous essaierez plutôt de persuader les autres parties prenantes de votre décision. Pour y parvenir, vous devrez alors focaliser l’attention sur vos arguments et choisir ceux qui rejoindront les décideurs, pas ceux qui répondront du tac au tac à votre adversaire.

Changez la perspective
Parfois, un changement complet de paradigme peut aussi s’avérer nécessaire. Le vieil adage dit qu’il ne faut pas juger un poisson à sa capacité à grimper aux arbres. Lorsqu’on débat avec quelqu’un qui a adopté un ensemble totalement différent de valeurs et de priorités que les vôtres, il vous faut alors trouver des points de convergence. La meilleure façon de convaincre dans ce cas, c’est de faire accepter votre propre grille d’analyse. Si votre auditoire adopte vos objectifs et votre argumentaire, la probabilité qu’il le fasse aussi pour vos conclusions augmente alors radicalement.

Cherchez une victoire serrée
Bien que les observateurs de débat fantasment sur les K.O. techniques, ceux-ci demeurent très rares. Pas parce qu’ils sont difficiles à exécuter, mais parce qu’ils sont risqués pour les débatteurs. En partant du fait que la position de celui qui martèle son adversaire est rarement élégante, on gagne parfois davantage en ne frappant pas sur celui qui a déjà fléchi un genou.

Il ne faut pas perdre de vue que l’objectif est de convaincre, pas de vaincre.

Cette difficulté à marquer des points tout en se montrant respectueux envers un adversaire est autant présente dans les salles de conférence que dans les débats politiques. Bien qu’il soit tentant de profiter d’une propre longueur d’avance ou d’un moment de faiblesse chez son opposant, il ne faut pas perdre de vue que l’objectif est de convaincre, pas de vaincre. Malgré notre appétit occasionnel pour le triomphe manifeste, il faut garder à l’esprit que le débat du moment n’est sans doute pas notre dernier et que de se montrer agressif (même contre un crétin) risque de pousser vos collègues à se liguer contre vous. Par conséquent, il vaut souvent mieux gagner une bataille à l'arraché. En permettant à votre adversaire une sortie noble, vous ménagez les ego, en plus de conserver des munitions pour les prochaines joutes.

À surveiller
Les meilleurs débatteurs sont de véritables judokas qui utilisent la force de leur adversaire pour marquer des points contre eux. Ils transforment les arguments antagonistes en faisant ressortir leurs limites, en les sortant de leur contexte et en mettant en lumière leurs contradictions… Ainsi, les bons débatteurs réussissent à obtenir gain de cause en demeurant nobles et en préservant leur image de «bon joueur».

En observant la performance d’Hillary Clinton, nous aurons la chance de voir à l’œuvre plusieurs de ces tactiques simples et, peut-être, quelques répliques et bons mots d’esprit qui passeront à l’histoire. Bon débat. 

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