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Toutes et tous designers?

Pierre Balloffet Responsable du DESS en communication marketing, professeur agrégé, HEC Montréal

Au cœur d'un monde en mutation profonde, nous avons parfois l'impression que les mots qui nous permettraient d'exprimer avec un peu de justesse le peu que nous parvenons à en saisir nous manquent. Pouvoir nommer les choses, c'est pourtant déjà un peu les apprivoiser. 

Toute mutation d'importance s'accompagne de la naissance d'un nouveau vocable. C’est tout à la fois heureux et irritant. Il faut ainsi bien reconnaître que cette «novlangue» que nous employons tient hélas encore trop souvent du tic de langage. Les mots valises y rivalisent avec les néologismes et les termes ou symboles techniques, termes désormais passés dans la langue commune. L'omniprésence du mot «design» dans le monde des affaires est une des manifestations récentes parmi les plus probantes de cet effet.

Mais peu importe, comme c'est le cas pour le terme «créativité», l'emploi de plus en plus fréquent du mot «design», révèle aussi une forme d'aspiration, elle bien réelle. En bref, s'il s'agit de faire autrement, c'est d'abord pour faire mieux. Plus que la désignation de principes ou d'un ensemble de techniques, on accorde donc ici au design une valeur positive intrinsèque. Confrontés aux enjeux de gestion multiples qui sont aujourd'hui les nôtres, on espère pouvoir y puiser de nouvelles façons de voir et de faire; parvenir en en empruntant la logique à des solutions inédites et profitables.

Les mots valises rivalisent avec les néologismes et les termes ou symboles techniques, termes désormais passés dans la langue commune. 

Cette logique s’inscrit assez fidèlement dans l’approche itérative que le design propose pour aborder les problèmes de manière créative. Une forme d’habileté à proposer des solutions progressives, en cycle de rétroaction avec la (re)définition même du problème, à les illustrer, à les rendre concrètes et à les tester auprès des personnes concernées durant toute la démarche de conception.  

Le défi, celui d’introduire ces préceptes dans le monde de la gestion est de taille. Peu importe la nature de nos organisations, la nécessité d'une stratégie d'innovation forte, qui impose d'abord l'adoption d'une posture créative affirmée, n'est plus une simple incantation répétée ad nauseam d'une conférence à l'autre. Cela acquis, demeure la question de «l'effectivité» des stratégies à mettre en place pour y parvenir. Là, ce n'est pas un simple outil que nous propose le domaine du design, mais un véritable atelier composé d'approches et de méthodes concrètes, riches et variées. Une question demeure, pouvons-nous vraiment nous saisir de ces outils? Sommes-nous donc tous, à notre façon, devenus designers?

En tant que gestionnaires, nous gagnons certainement à entrer dans cet atelier. Nous gagnons également beaucoup à nous frotter à cette fameuse «pensée design», tant sur un plan stratégique que tactique. Nos façons de faire y trouvent de nouvelles voies, nos façons de voir également. Nous y trouvons aussi les mots et une forme de grammaire qui nous permettent souvent assez efficacement de nous «ressaisir» du monde présent. Mais cette langue que nous apprenons, qui n’est pas la nôtre, nous la parlons bien sûr avec un curieux accent. Alors, tous designers? Certainement pas! Il ne suffit évidemment pas de rentrer dans l'atelier pour cela. Nous avons toutefois désormais suffisamment de vocabulaire commun pour ouvrir une ère plus productive de collaboration avec les premiers bâtisseurs et tout à la fois ouvriers de cet atelier, c'est-à-dire les designers eux-mêmes.

Nous gagnons beaucoup à nous frotter à cette fameuse «pensée design», tant sur un plan stratégique que tactique. Nos façons de faire y trouvent de nouvelles voies, nos façons de voir également. 

Pour porter ses fruits, l'adoption d'approches enrichies par l'apport du design impose continuité et profondeur. C'est, après tout, la règle première de tout déploiement stratégique réussi. Cette règle vaut ici comme ailleurs. Cela impose donc la mise en œuvre de collaborations créatives nouvelles où gestionnaires et designers, désormais dotés d'une base de vocabulaire commune, se partagent un même terrain de jeu. C’est dans ce contexte, au-delà des compétences propres à chaque professionnel engagé, mais en puisant dans sa complémentarité, que peut se remporter la gageure que représente une certaine maîtrise des mutations actuelles, peu importe notre secteur et nos objectifs ultimes.

Texte coécrit par Caroline Gagnon, professeure et directrice du programme en design de produits de l'Université Laval

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Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles d’Infopresse.

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