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Une «loi Photoshop»?

Olivier Bruel Graphiste et directeur artistique, freelance

Depuis le 1er octobre, un décret oblige les annonceurs français à ajouter la mention «photographie retouchée» sur toute publicité présentant un humain numériquement modifié.

Source: Bored Panda

C’est de notoriété publique, les visages et les corps présentés par la publicité et certains médias comme autant d’idéaux de beauté sont en fait des «Frankenstein numériques», des extrapolations graphiques parfois extrêmes, à partir de photos de personnes réelles. La distance entre l’image et la réalité n’a jamais été si grande, mais elle reste difficile à saisir.

Pour mesurer la magie qu’un logiciel comme Photoshop peut réaliser sur l’apparence d’une personne, il suffit de se référer à la désormais classique campagne Évolution de Dove (2006). Le personnage y passait de femme à icône irréaliste en quelques secondes (ou quelques heures, dans la vraie vie).

Il s’agit d’un enjeu social plutôt qu’artistique. Personne n’est contre les belles images.

Il s’agit donc d’un enjeu social plutôt qu’artistique. Personne n’est contre les belles images, mais la prise de conscience des dérives néfastes d’une industrie du paraître et de ses effets sur certains publics vulnérables a poussé le législateur à intervenir. Selon Marisol Touraine, ministre française des affaires sociales et de la santé «l'exposition des jeunes à des images normatives et non réalistes du corps entraîne un sentiment d'autodépréciation et une mauvaise estime de soi pouvant avoir un impact sur les comportements de santé [...] Il faut agir sur l'image du corps dans la société pour éviter la promotion d'idéaux de beauté inaccessibles et prévenir l'anorexie chez les jeunes». Le texte complet du décret est consultable sur le site du gouvernement français.

Après plusieurs cas d’intimidation, de suicides et d’histoires d’anorexie très médiatisées, la machine à rêves montre son côté sombre, et le mensonge de l’image est pointé du doigt.

Dans la foulée de ce décret, dont la portée est pourtant restreinte au territoire français, la colossale banque de photos américaine Getty Images annonce ni plus ni moins que le bannissement dans son offre des photographies « représentant des mannequins dont le corps a été retouché pour qu’il apparaisse plus mince ou plus large».

Source : Bored Panda

 

Photoshop est-il une menace pour la société?

Photoshop est-il une menace pour la société? En tant qu’utilisateur quotidien de ce logiciel, je dois pondérer ma réponse. Je travaille rarement pour les domaines incriminés – la pub et la mode, pour simplifier –, mais je connais suffisamment les techniques de retouche pour savoir que les seules limites à la manipulation sont notre talent et notre jugement. Photoshop et ses concurrents sont des outils de création et de transformation d’images, mais aussi de design graphique au sens le plus large. Pour s’en tenir à la manipulation des photos, il est urgent de comprendre qu’AUCUNE image publiée sur un média numérique ou imprimé n’est «zéro-Photoshop»! Recadrer, calibrer, équilibrer les lumières, saturer ou désaturer les couleurs, éliminer les dominantes ou les aberrations chromatiques, optimiser la netteté sont autant de corrections rapides, nécessaires à la mise en valeur d’une image, quelle qu’elle soit. C’est après ces étapes que commence la véritable retouche, et c’est l’exploitation extrême de cette retouche qui est condamnée, ou plus exactement dénoncée par le décret.

Au Québec, rien n’existe de réellement contraignant pour les entreprises et les agences; la réponse est plutôt venue en 2013 sous la forme d’un «engagement collectif», connu sous le nom de Charte québécoise pour une image corporelle saine et diversifiée. Faudra-t-il aller plus loin et étiqueter la retouche pour lui rendre sa place tout en l'empêchant de contaminer l'image que nous avons de nous-mêmes?

 

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Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles d’Infopresse.

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