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Mozilla et le logo libre

Olivier Bruel Graphiste et directeur artistique, freelance

Imaginons un instant qu'on applique la philosophie du logiciel ouvert à la conception d'un logo. C'est l'expérience que tente en ce moment la fondation Mozilla, avec beaucoup d'enthousiasme... et quelques restrictions.

Fidèle aux principes contributifs qui ont donné naissance au navigateur Firefox et au courrielleur Thunderbird, Mozilla a amorcé son processus créatif consultatif en juin dernier.

Objectif

Il s'agit de doter Mozilla d'un logo et d'une charte graphique à la hauteur de sa popularité. Souvent cachée derrière le renard de feu qui a fait sa réputation, la fondation n'a pour logo qu'une fonte (Meta Bold), autrefois accompagnée d'un dinosaure rouge plutôt laid – bien que dessiné par Shepard Fairey, à qui l’on doit aussi la célèbre affiche Hope de Barack Obama. Pour l'amateur de quiz, ajoutons que le nom Mozilla est une contraction de Mosaic et de Godzilla.

anciens logos


Méthode

Simple, itérative et apparemment transparente, la méthode de création est détaillée sur le blogue de la fondation. Elle s'étale sur six mois et comprend quatre phases: stratégie de création, conception, optimisation et normalisation.

Là où le processus diffère d'un simple appel aux contributions, c'est que les propositions de départ ont été commandées à l'agence londonienne Johnson Banks. Pas question ici d'exploiter une foule d'apprentis graphistes afin d'en tirer le meilleur, puis de remercier le lauréat avec une poignée de Bitcoins! Non, les créatifs ont été payés et le public est invité à émettre des commentaires, pour le simple plaisir de la chose.

Étape actuelle

Nous sommes actuellement vers la fin de la phase de conception, probablement l'étape la plus amusante, puisqu'elle consiste à évaluer publiquement les sept propositions imaginées par l'agence. Bonne surprise: ces logos se distinguent très nettement les uns des autres, chacun investissant une facette particulière de la personnalité de Mozilla.
 

7 logos

Les analyser tous serait un peu fastidieux. Je vous invite donc à vous reporter à la section des commentaires... et à y contribuer en exprimant votre avis si ça vous chante!

Critiques

La première crainte des observateurs était qu'il s'agisse d'un cas de design spéculatif, une méthode unanimement dénoncée par les associations professionnelles, dont la Société des designers graphiques du Québec chez nous. Mais dans ce cas, personne n'est exploité dans l'espoir d'un prix ou d'une quelconque récompense, et la création est confiée à des professionnels rémunérés.

«Nous ne confions pas le design final au crowdsourcing, explique le directeur de création Tim Murray, et il n'y aura pas de vote non plus. Nous ne demandons aucun travail spéculatif aux designers. Nous accueillons tous les commentaires sans promettre d'en tenir compte (si jamais une telle chose était possible).»

Les décisions reviendront aux dirigeants de la fondation, pas à un quelconque mécanisme démocratique.

L'idée est donc de favoriser une création libre et ouverte, comme les données peuvent être libres et ouvertes, une logique somme tout très «mozillienne»! Les décisions reviendront aux dirigeants de la fondation, pas à un quelconque mécanisme démocratique.

D'autres internautes se montrent sceptiques quant aux chances de parvenir à un résultat de qualité de cette façon, surtout si l'on espère satisfaire tout le monde en synthétisant des milliers de commentaires de pertinence variable. Il faut dire que personne n'a jamais vraiment réussi à ce jeu-là!

En conclusion

Nous découvrirons dans quelques jours les trois pistes retenues pour la ronde finale, et, à la fin de septembre, celle qui en sortira gagnante. Aucun consensus ne semblant se dégager, il faut s'attendre à ce que ça grogne et à que ça grince... il n'y a pas d'algorithme contre ça!

Pour conclure, j'ai demandé à Benoît Giguère, directeur du design à La Presse et président de la SDGQ, ce qu'il pense de cette démarche. Voici son analyse: «On attribue à Henry Ford la citation suivante: “If I had asked people what they wanted, they would have said faster horses.” On connaît l'aversion de Steve Jobs pour les groupes de discussion dans le processus d'élaboration d'un produit. Je partage en partie ces points de vue. Je trouve la démarche intéressante. On se base bien sur l'avis du citoyen ordinaire dans le cas d'un jury. Cependant, je crois fondamentalement dans l'expertise du spécialiste. En médecine, on ne laisse pas un groupe de discussion décider du diagnostic d'un patient. En design, on peut s'en remettre à l'avis d'un auditoire, mais la décision finale reviendra toujours à l'expert. Si cette démarche permet de mieux comprendre les besoins et enjeux, je suis très à l'aise, mais le professionnel doit toujours conserver en fin de compte sa prérogative d'être celui qui pourra prendre l'ultime décision.»

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