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Kodak nous en met-il plein la vue avec son KodakCoin?

Guillaume Déziel Stratège en marketing interactif, Pigiste

Le 9 janvier dernier, Kodak lançait KodakOne, un système (soi-disant) révolutionnaire se servant de la blockchain pour enregistrer des oeuvres photographiques, protéger leur droit d’auteur, les monnayer et gérer de manière transparente les flux monétaires liés aux exploitations. Une belle promesse de marketing qui, à mon avis, ne servira qu’à générer de gros, gros, gros profits pour Kodak et les spéculateurs...

Un concept qui reste à être démontré

​D'abord, la blockchain permet de stocker de manière immuable et infalsifiable des données. La plupart des blockchains actuelles proposent uniquement des grandeurs de blocs qui ne peuvent contenir que quelques octets/méga-octets de données. Une blockchain n’est pas conçue pour stocker des fichiers d'image, mais bien des données légères, comme du texte ou des chiffres.

Ainsi, la possibilité d'associer «les crédits de la photo» à «la photo elle-même» ne peut donc pas être garantie par la blockchain, puisque cette photo devra logiquement être hébergée sur un serveur centralisé, à l'extérieur de la blockchain. Pour lutter contre la contrefaçon, ce fichier devra encore être protégé par du cryptage traditionnel et du watermarking, comme c'est actuellement le cas sur Getty Images et Shutterstock.

Cela dit, le web a été inventé pour «copier» les données, les décentraliser, les disséminer, et non pour les enfermer ou en restreindre l'accès. Tout ce qui s'entend se copie. Tout ce qui se voit se copie (une capture d’écran est si facile à produire: «cmd+shift+4» sur un Mac). Qu'on soit capable d'associer une oeuvre photographique à son auteur ne garantit pas que l'utilisateur paiera pour elle… Or, à cet égard, je ne suis vraiment pas persuadé que KodakOne et son système de «Post-Licencing (Legal Enforcement)» vont fondamentalement régler le problème de la contrefaçon ou de l'application du droit d'auteur sur le web.

Certes, la promesse de Kodak d’offrir la possibilité de déclarer de façon infalsifiable des crédits sur l’auteur, la répartition instantanée et sans friction des revenus de ventes (par des «Smart Contrats») et la transparence sur la reddition de comptes peut effectivement apporter beaucoup aux photographes. Bravo. Mais il existe un «chaînon manquant» entre l'identité de la photographie (ses métadonnées hébergées sur la blockchain: titre, auteur, année de parution, composition, etc.) ET la photo elle-même (le fichier hébergé sur un serveur traditionnel), un problème fondamental que KodakOne ne réglera visiblement pas avec son crawler.

Un immense flou artistique payant pour... Kodak?

Tout compte fait, KodakOne semble pousser sur sa plateforme de vente en ligne en faisant du millage marketing sur des buzzwords à la mode comme «blockchain» et «ICO». Il en va de même pour le lancement de son KodakCoin en guise de campagne de financement. Chose certaine, cette opération renflouera à court terme les coffres de Kodak, je vous le garantis.

De fait, dans le le domaine de la cryptomonnaie, une pratique hautement spéculative pour faire de l’argent facile consiste à acheter à prix réduit des coins en prévente (lors d’un ICO ou Initial Coin Offering), afin de les revendre à profit aussitôt que le coin apparaît sur les sites d'échanges (comme Bittrex, Binance ou KuCoin). Or, Kodak ne mentionne aucunement – nulle part sur le web – quelle sera la quantité émise de KodakCoins lors de son ICO. On ne sait pas si des KodakCoins seront préminés ou non. On ignore quelle sera la proportion des KodakCoins que Kodak conservera, etc. Tout ce qu’on sait, c’est que Kodak a lancé le KashMiner, l’artillerie informatique nécessaire qu’elle «louera» pour faire rouler sa blockchain...

Bref, voici un immense flou artistique qui contraste avec le monde de transparence que Kodak promet, ce qui donne le droit d’être assez inquiet sur l’intégrité de sa démarche, particulièrement dans un environnement complètement non réglementé... Pour Kodak en soi (qui vient de gagner +121% en Bourse depuis l’annonce) – ou pour les investisseurs/spéculateurs qui veulent réaliser un bon gros coup d'argent –, ça peut vouloir la peine...

Mais pour les photographes? Permettez-moi d’en douter. Vraiment.

Une question, en terminant: croyez-vous que les photographes voudront se faire payer en KodakCoins? Et puisque la réponse sera fort probablement «non», Kodak pourra aussi faire de l'argent en créant son «bureau de change» pour convertir le KodakCoin en FIAT (devises traditionnelles), par Stripe ou Paypal.

Plus ça change, plus c’est pareil...

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Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles d’Infopresse.