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Lil Miquela, l’égérie du XXIe siècle

Grégory Casper Stratège, concepteur-rédacteur et le co auteur du livre "La Génération Y et le Luxe", Paris

Lil Miquela, dont Infopresse a déjà parlé, semble devenue une influenceuse incontournable. 19 ans, mannequin, elle compte déjà 740 000 abonnés sur Instagram… mais n’existe pas. Lil Miquela, autant qu’un nouvel épisode de la série Black Mirror, participe à brouiller la frontière entre réalité et virtualité, entre matériel et numérique.

Une identité réinventée

Lil Miquela possède une identité professionnelle et 100% humaine: c’est une influenceuse.

À ce titre, elle vit et consomme comme tout le monde ou, plus exactement, comme tous les jeunes de son âge.

Lil Miquela, miroir de nos vies contemporaines filtrées dans Instagram, nous interroge sur ce qui fait de nous des humains, puis conteste notre rapport à la virtualité.

 

 

Lil Miquela est aussi une milléniale de son temps, qui réfléchit au monde et à ses problématiques contemporaines. Elle prend ouvertement position sur des sujets de société qui lui sont chers, comme la lutte contre le racisme, le sexisme, les discriminations sexuelles et de genre. Grâce à ces «avis», Lil Miquela s’émancipe de sa virtualité. 

Depuis toujours, les mythes autour des non-humains (Pinocchio, les robots, les androïdes…) se sont cristallisés autour de la parole et des émotions (le rire, les pleurs…). Seuls les humains parlent, seuls les humains pleurent (ou rient). En se dotant de cette capacité, Lil Miquela se rapproche des vivants. Quand elle s’exprime sur ces sujets, elle fait vibrer en nous une émotion liée à ces enjeux, puis s’humanise un peu plus à nos yeux.  Ses «avis» la font entrer dans le cercle très fermé (et cher à Descartes) de ceux qui pensent. On oublie sa différence, on célèbre son universalité. Elle pense, donc elle est, indépendamment de l’univers virtuel dans lequel elle évolue…

Une créature atypique qui «aime»

Créature hybride, Lil Miquela est aussi un être «physiquement» intéressant. Son créateur a imaginé pour elle un visage «connu», voire super connu (sa ressemblance avec Kim Kardashian est évoquée). Il lui a donné le visage des nouvelles beautés d’aujourd’hui, de celle qu’on voit sur les podiums ou dans les magazines. Elle possède une beauté atypique, métisse et foncièrement différente. Elle n’est pas banale y compris dans son «humanité». Elle est dans son époque, en résonnance immédiate avec le temps dans lequel elle évolue.

Ultime gage d’humanité, Lil Miquela est un être social. Noah Gersh, qu’elle présente comme étant son petit ami, est connu comme étant l'ancien guitariste du groupe Portugal. Ce petit ami authentifie la «vie» de Lil Miquela. Elle est comme les autres: elle aime et est aimée. Il est la caution «sentimentale» de cette entité de pixels. 

Mais là encore, c’est une relation inédite. Un amour virtuel qui réécrit ou écrit l'avenir des relations entre les créatures du monde réel et celles du virtuel, à l’image des cyborgs sexuels du film Blade Runner.

Une égérie de marque

Lil Miquela cultive un style très pointu. Ainsi, Chanel, Vans, Supreme ou encore Fendi ont déjà succombé à son charme numérique et l’habillent publication après publication. En février 2018, l’avatar californien est devenu égérie de Pat McGrath. Par un post de Lil Miquela, la marque expliquait comment reproduire le regard d'or de sa nouvelle muse. Elle joint ainsi les rangs des #McGrathMuses au même titre que Naomi Campbell, Slick Woods et Hailey Baldwin.

Lil Miquela joint ainsi les rangs des #McGrathMuses au même titre que Naomi Campbell, Slick Woods et Hailey Baldwin.

En effet, en promouvant son produit par un avatar mi-humain, mi-numérique, évoluant dans Instagram, la marque Pat McGarth amène ses fans à la frontière de leur identité, entre réel et virtuel. La marque vend son produit comme un sésame capable de les hybrider en les mappant numériquement, camouflage idéal pour continuer de traverser incognito et sans cesse les deux mondes (réel et virtuel).

«Lil Miquela, miroir de nos vies contemporaines filtrées dans Instagram, nous interroge sur ce qui fait de nous des humains, puis conteste notre rapport à la virtualité.» Dans notre culture occidentale, depuis les Lumières, nous avons mis l’Homme au centre de toute chose, dominateur du monde. Nous avons donc peur instinctivement de tout ce qui pourrait affaiblir ce pouvoir. Quand nous pensons intelligence artificielle, on évoque un grand remplacement ou l’homme n’aurait plus sa place et nous imaginons souvent les robots comme une menace. Au contraire de la culture japonaise (où les robots sont pour beaucoup de personnes âgées la compagnie qui leur manque), nous oublions souvent que nous pourrions aussi vivre en harmonie avec ces autres formes d’existants. Dans ce contexte, une créature telle que Lil Miquela dédiabolise ces êtres humanisés et nous amène à changer notre regard sur eux, même si ça commence par un «like».

 

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Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles d’Infopresse.