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Le dernier spasme d’une industrie mourante

Francis Gosselin Président, FG8

À en lire le texte «Grands médias: un retour du balancier» publié le 9 mai dernier dans ces pages, on assisterait à la renaissance médiatique de certains groupes de presse, ce qui constituerait un juste retour des choses à la suite de la chute catastrophique des revenus et du lectorat observée ces dernières années. 

Élection de Donald Trump à l’appui, des lecteurs en manque de faits avérés seraient donc en train d’effectuer un «grand retour» vers les marques de presse de l’ancien régime.

Ce phénomène serait attribuable à la qualité intrinsèque du journalisme d’antan et à une adaptation des dinosaures, embrassant soudainement l’ère numérique.

Une hypothèse toutefois n’est pas évoquée: c’est qu’il s’agit d’un dernier spasme, purement anecdotique, du cadavre du journalisme.

Refaire ses calculs

En effet malgré les chiffres avancés dans l’article (le quotidien New York Times aurait gagné 300 000 abonnés au cours des 100 premiers jours présidentiels de Donald Trump), la réalité des médias de masse est celle de l’extinction… de masse.

Une hypothèse n’est pas évoquée: c’est qu’il s’agit d’un dernier spasme, purement anecdotique, du cadavre du journalisme.

Dans un article publié à la fin de 2016, Vox évoque la continuelle chute vers le néant de l’industrie: les revenus publicitaires du journal New York Times ont de nouveau chuté de 19% au troisième trimestre, de 15% chez Gannett, de 21% chez Postmedia. Pendant ce temps, le quotidien Wall Street Journal consolide des sections. Le journal suisse Le Temps sabre 30% de son effectif. Et un nombre toujours plus grand de petits médias disparaissent, sans que personne ne s’en aperçoive.

L’augmentation du lectorat de certains grands groupes internationaux, New York Times, Washington Post et The Guardian en tête, est plutôt le fait d’une certaine élite mondialisée qui resserre son attention sur les derniers récifs d’une mer informationnelle toujours changeante. On leur donne 10$ par mois comme on donnerait à Greenpeace, reçu d’impôt en moins.

À vue d’oiseau, l'on assiste plutôt au sein du journalisme, comme partout où le tsunami numérique est passé, à un déplacement de la courbe des revenus; celle-ci prend désormais la forme d’une longue traîne – une courbe fortement biaisée vers la gauche – avec à un extrême, un nombre toujours réduit de joueurs qui remportent quasiment tout, alors que la grande majorité des entreprises meurent, littéralement.

La gravitation vers quelques empires produit une forte exclusion du marché pour les joueurs périphériques, dans le plus grand désintérêt macroéconomique et démocratique. Et l’illusion que tout va bien.

Le fait est que les empires de presse anciens, avec leurs modèles de revenus archaïques et leurs structures de coûts inabordables, accouchent d’un produit journalistique ni intrinsèquement meilleur, ni particulièrement plus pertinent à l’ère des faits alternatifs. 

C’est le syndrome Taylor Swift: pendant que de rares gagnants engrangent des centaines de millions, des millions d’auteurs-compositeurs d’ici et d’ailleurs travaillent dans des cafés pour payer leur loyer. Ainsi va l’inexorable transfert de richesse, par la concentration toujours plus grande des revenus produits par le numérique et l’approche winner-takes-all qu’elle induit.

Mésadaptation numérique

La soi-disant adaptation des géants d’hier au numérique est un leurre. Le pari de La Presse+, qui s’est lancé au tout-à-la-tablette en 2013, en est un bon exemple. Plusieurs observateurs de la scène techno l'ont prédit, et l’aventure avortée de partenariat avec le quotidien Toronto Star, à la suite de sa «faible et décevante performance», signalait déjà le malaise.

Les plus récents chiffres publiés par GlobalWebIndex montrent bien que la tablette – que tous nous vendaient comme «le prochain papier» – est, elle aussi, un produit du passé. De 50% de pénétration en 2014, elle a chuté à 42% en 2016. Non seulement la tablette disparaît-elle vite d’entre les mains des utilisateurs, mais l’emploi lui-même est moins fréquent, et l’appareil n’est donc plus remplacé. Là où elle subsiste, elle est principalement présente sur une démographie constituée des moins de cinq ans et des plus de 55 ans.

Alors que certains médias apparaissent à peine sur ces plateformes de distribution, de nouveaux outils naissent, évoluent, disparaissent beaucoup plus vite que les rédactions n’arrivent à les prévoir.

La vraie question

Le fait est que les empires de presse anciens, avec leurs modèles de revenus archaïques et leurs structures de coûts inabordables, accouchent d’un produit journalistique ni intrinsèquement meilleur, ni particulièrement plus pertinent à l’ère des faits alternatifs. Il est surtout, dans la plupart des cas, singulièrement mésadapté au numérique.

On peut bien entendu sortir du chapeau quelques exemples et se réjouir. Mais derrière ce jovialisme se cache un fait que nous ne devons pas ignorer: le journalisme traditionnel se meure, et, avec lui, une industrie, des emplois, et une certaine conception de la démocratie va disparaître.

C’est là l’histoire que nous devrions raconter. Et avec elle, les véritables questions qui devraient nous interpeller.

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Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles d’Infopresse.

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