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Le grand dilemme de l'imprimé

Francis Gosselin Associé cofondateur, f. & co

On apprenait ces jours-ci — ou enfin, on confirmait en quelque sorte ce que nous savions déjà depuis très longtemps — qu'à terme, le quotidien montréalais La Presse comptait cesser ses activités de production de l'édition papier pour se consacrer aux différentes plateformes web de diffusion des contenus, dont La Presse+ constitue le fer de lance.

L'information gratuite; le papier est mort
En effet, comme l'ont répété à tout vent à ceux qui voulaient bien l'entendre, les propriétaires et gestionnaires actuels du quotidien ont fait le pari de la gratuité tous azimuts. S'ils se retrouvent relativement isolés dans cette posture — que partagent sinon des quotidiens «gratuits» comme Métro et 24h — il n'en demeure pas moins que leurs actions stratégiques s'organisent autour de cette hypothèse de base pour le moins forte. 

Ainsi, puisque l'information n'a plus de valeur, le papier est mort. Pourquoi payerait-on ici et pas là? La corrélation n'est pas difficile à établir. La Presse prépare depuis plusieurs mois la mort de son édition de papier. Elle est, en ce sens, la fossoyeuse de son propre héritage historique, ce qui, en soi, ne pose pas problème. Les organisations innovantes savent cannibaliser leurs produits afin d'en proposer de nouveaux; il suffit de voir le taux de renouvellement de l'offre d'entités comme Procter & Gamble ou d'Unilever pour s'en convaincre. La création est destructive. Jusqu'ici, tout va bien. 

Or, l'information n'est pas équivalente à des savonnettes. Comme nous l'avons beaucoup entendu dire ces derniers mois, «If you're not paying for it, you're the product being sold». Le modèle d'affaires de La Presse ne consiste donc plus à produire de l'information pour stimuler la réflexion politique, économique et sociale de citoyens. L'objet de son travail s'organise maintenant autour de la production de «quelque chose» de gratuit - qu'on désigne sous le nom d'information -, permettant d'attirer l'attention, puis de vendre cette attention aux annonceurs. 

Cela ne dit rien sur la qualité de l'information elle-même. A fortiori, cela n'est plus tellement important. 

Car si l'attention constitue désormais «le produit à vendre», il va de soi que toute barrière à l'entrée (le coût de cette information!) est préjudiciable à l'atteinte de l'objectif. Dans ce marché de l'attention, le coût réel est dissimulé derrière l'illusion de gratuité, puis remplacé par des coûts indirects. 

Vers la plus forte valeur ajoutée
Ce revirement de situation est vécu partout dans l'industrie. Mais dans le cas de La Presse, la situation recèle certaines particularités. Il est indubitable que la clientèle que livre actuelle La Presse+ aux annonceurs en est une d'une grande qualité. Assurément, cela positionne La Presse, au sein du panorama médiatique québécois, dans une posture de forte valeur ajoutée. 

Or, comme nous l'enseignent des penseurs comme Clayton Christensen, la recherche de cette posture est dangereuse, lorsqu'elle n'est pas fatale. En effet, en plongeant à pieds joints dans le pari de la marge la plus forte possible, La Presse abandonne des activités à plus faible potentiel — ici, à terme, le papier.

Le papier souffre, notamment, de cette incapacité à livrer de fortes marges pour l'actionnaire. Il a beau être rentable, cela n'importe que très peu. C'est le bénéfice net en pourcentage qui compte. Dans cette logique tout à fait naturelle, La Presse papier doit mourir. Et là où se libère un créneau de marché, de nouveaux joueurs viennent occuper l'espace 

The new magazines
Il ne faut pas chercher très loin toutefois pour constater que le papier, loin d'être mort — et l'information, loin d'être gratuite — vit ces jours-ci des temps fastes. Monocle, Rake & Co, Alpine Review, Porter Magazine; d'innombrables publications font leurs choux gras d'une information à la fois chère et élégante, ramenant le travail d'impression à un art, tel qu'il a longtemps été conçu par ceux qui faisaient tourner, justement, la presse. 

Il faut d'ailleurs lire l'intégralité de l'excellente série de l'ami Louis-Philippe Maurice intitulée The New Magazines pour s'en convaincre. 

Dans le même ordre d'idées, le magazine Forbes affirmait récemment que la catégorie d'ouvrages ayant connu la plus forte poussée de croissance aux États-Unis est le format hardcover. Pendant ce temps, les différents formats d'ebooks reculaient de 3%. Ni la gratuité de l'information, ni son existence exclusive sur un média numérique, ne sont donc des tendances irréversibles. 

En libérant des créneaux de marché moins rentables, La Presse crée les conditions de sa propre concurrence. Cette dernière s'organise dans des espaces de travail moins chers, avec du personnel non syndiqué, misant sur des plateformes ouvertes et accessibles. 

Dans ce mode d'entreprise émergente, le «travail» est en fait une «passion». Et cette passion permet de réussir de grandes choses. Lorsque ces petits joueurs commenceront tranquillement à gruger le socle sur lequel reposaient jadis les grands — une information recherchée, coûteuse, indépendante de la logique publicitaire — alors ils remplaceront, inévitablement, ceux qui auront cherché à nous convaincre qu'un lunch gratuit était disponible. Gratuité d'un repas duquel ces mêmes acteurs extraient, à notre insu, leurs plus grands profits.

Ce billet a également été publié sur le blogue de F & co. 

 

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