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Culture québécoise sur le web : un avenir incertain ?

Erick Vadeboncoeur président et chef de la direction, Obox Média

Après 14 années d’existence, Yahoo! a décidé de fermer son bureau de Montréal et de se concentrer sur des marchés plus rentables. Rogers, moins patient, a décidé de fermer huit sites québécois, dont Branchez-vous, deux ans seulement après avoir acquis BV Media.

Même Bell Média et Québecor, de grands acteurs d’ici, n’ont pu s’empêcher d’emboîter le pas en rationalisant leur production de contenu.

L’acquisition de Communications Voir par XPND Capital et celle de 25Stanley par Groupe V Média ont certainement mis un baume sur la situation, mais la difficile année 2015 que l’industrie vient de connaître est marquée par la dégringolade du contenu original canadien, et plus particulièrement par la disparition graduelle de celui provenant du Québec. Les répercussions désastreuses que cette réalité pourrait avoir à moyen terme semblent passer inaperçues, suggérant un avenir plus qu’incertain pour les créateurs et éditeurs d’ici.

Alors que le Québec représente une fraction seulement du marché américain et que les coûts de production de contenus demeurent sensiblement les mêmes, nos créateurs se retrouvent dans toute une impasse

Les causes ?

Industrie perpétuellement en métamorphose, le web est constamment assujetti aux changements et aux nouvelles tendances du marché, entre autres avec le blocage publicitaire, qui réduit l’inventaire publicitaire disponible jusqu’à 25 % ; la transition du trafic vers le mobile, où les coûts d’affichage sont jusqu’à 50 % moins élevés ; ou encore avec l’achat publicitaire programmatique, qui réduit de deux à trois fois les revenus en privilégiant le volume d’audience plutôt que la qualité du contenu. Alors que le Québec représente une fraction seulement du marché américain et que les coûts de production de contenus demeurent sensiblement les mêmes, ce sont nos créateurs qui se retrouvent dans toute une impasse même si la création de contenus de marques et les commandites commencent à offrir de nouvelles opportunités de revenus.

De plus, en raison des rabais de volume négociés au niveau mondial entre les annonceurs et les géants internationaux de l’industrie tels Google, Yahoo et Microsoft, il ne reste que très peu — ou pas — de dollars à investir dans les créateurs de contenus locaux. Le résultat ? Les sites comportant du contenu redistribué sont souvent privilégiés pour rejoindre une cible.

En d’autres mots, alors qu’un annonceur préférait voir sa marque associée à un contenu original par le passé, on l’incite maintenant à se fier uniquement aux données permettant de rejoindre le consommateur souhaité, et ce, peu importe le site où il se trouve. Loin de moi l’idée de dire que les données ne sont pas importantes, voire primordiales, mais toute marque bénéficie d’un emplacement premium, surtout lorsqu’il est question de la perception du consommateur. On en est presque à croire que la notion d’un contenu de qualité semble disparue.

Le contenu web : une industrie non réglementée

Contrairement aux chaînes télévisées ou radiophoniques, le CRTC n’impose aux éditeurs aucun minimum de contenu original francophone sur les propriétés canadiennes et étrangères. De plus, les mécanismes d’appuis financiers instaurés par le gouvernement dans le but de soutenir les initiatives québécoises sur le web sont très rares, voire quasi inexistants. En fin de compte, ce sont les éditeurs web, les créateurs mêmes, qui en payent le prix, ne devenant que très rarement rentables dans la structure actuelle en plus d’être complètement à la merci des tendances suscitées par les grands réseaux publicitaires.

Mais réglementation ne signifie pas nécessairement modèle rigide ; certains pays, tels que l’Allemagne et la Belgique, ont instauré une structure qui limite les droits d’utilisation des contenus originaux par des agrégateurs de masse comme Google en procurant une rémunération additionnelle aux éditeurs. D’autres, la France par exemple, ont opté pour une direction différente, obligeant Google à contribuer des dizaines de millions de dollars à un fonds d’investissement pour soutenir la création de contenu original français.

RÉGLEMENTATION NE SIGNIFIE PAS NÉCESSAIREMENT MODÈLE RIGIDE ; CERTAINS PAYS ONT INSTAURÉ UNE STRUCTURE QUI LIMITE LES DROITS D’UTILISATION DES CONTENUS ORIGINAUX PAR DES AGRÉGATEURS DE MASSE EN PROCURANT UNE RÉMUNÉRATION ADDITIONNELLE AUX ÉDITEURS

Quel avenir pour le contenu original ?

Le potentiel commercial et la viabilité du contenu web québécois sont bien réels, mais il n’en demeure pas moins que leur survie est loin d’être garantie et que 2016 est l’année où il faut sonner le cri d’alarme en conscientisant l’industrie.

-- Des pistes de solutions se présentent mais il faut d’abord voir le contenu comme une priorité, le financer adéquatement, et ainsi créer un équilibre plus juste entre l’artisan et l’industrie. C’est aussi au tour des annonceurs, qui se doivent de s’intéresser au cheminement de leur publicité sur la Toile, de réaliser qu’ils peuvent faire une différence en s’associant à des sites qui alimentent les créateurs d’ici, tout en rejoignant la cible souhaitée. Et ne nous inquiétons pas pour Monsieur Zuckerberg ; il n’y verra aucune différence ! 

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Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles d’Infopresse.

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