La référence des professionnels
des communications et du design

Le déjeuner sur l’herbe

Dominique Trudeau Président, Couleur locale

Tu es dispo dimanche prochain? Je t’invite. Mon amie et moi, on pensait faire une sortie champêtre. Nous avons préparé toutes sortes de bonnes choses. Un vrai régal, tu verras. Et c’est dans un sous-bois magnifique. Y’a même parfois des nymphes en toges qui ramassent des trucs au sol. Bizarre, mais c’est comme ça. On s’y fait.

Ah oui, j’oubliais. Mon amie sera flambant nue. Tu es ok avec ça? Ça te gêne pas trop?

-

Entr’acte

Vous connaissez René Clair? Bien avant la carrière qu’on lui connaît, il a fait un petit film dada pour l’entracte du spectacle de danse Relâche. Une commande des Ballets suédois On y voit une ballerine danser, carrément vue de dessous. Vision oh combien sublime et magnifique. Si artistique.

Attention, les raccourcis publicitaires sont souvent encombrés de stéréotypes de genres.

Sauf que la ballerine, ben, on finit par comprendre que c’est Picabia avec sa grosse barbe. 

-

Un tableau de Manet. Un film de Clair. Deux œuvres miroir.

Le déjeuner sur l’herbe fit scandale en 1883. Le peuple bien-pensant ne pouvait tolérer cette croûte qui, sacrilège, représentait une scène contemporaine où une femme nue, misère, déjeunait avec se deux compagnons, eux, tirés à quatre épingles. Pourtant, ce même peuple bien-pensant se délectait de chérubins dénudés et de Bouguereau dégoulinant de nues mythologiques. Cachez svp ce sein trop vrai que je ne saurais voir.

Les années folles. La haute aime le ballet. Ces messieurs particulièrement. Les sièges de l’avant-scène sont très convoités. L’art, c’est beau. C’est grand. C’est divin. Les ballerines, surtout. En 1924, René Clair, le temps d’une petite commande, transforme le cinéma en art et s’amuse aux dépens de la bourgeoisie.

L’hypocrisie ne date pas d’hier. Faut croire.

-

Ways of Seeing

Dans la foulée de la décision du Festival de Cannes de réagir contre les pièces publicitaires présentant des stéréotypes de genre, je ne peux qu’applaudir. Nous réagissons. Enfin. Je dis enfin, car bien avant Madonna Badger, en 1972, John Berger nous montrait déjà ce type de dérapages publicitaire, ce miroir de nous, grotesque, sexiste et totalement artificiel, cette fois-ci, déformant, dans sa série Ways of Seeing. Il faut dire qu’à l’époque, l’ensemble de l’œuvre publicitaire était stéréotypé aux stéroïdes. L’objectification de la femme était à son apogée. C’était la norme et surtout le reflet d’une société de consommation lâchée lousse. Et ces messieurs n’avaient naturellement rien à redire.

Berger était un outsider de la pub (et de tout, faut dire). Et c’était l’âge d’or de la pub. Les milliards coulaient à flot. So, who cared?

-

Tom Ford, le moron de service et nous.

Se donner des filtres pour éviter les dérapages publicitaires, c’est bien. Régler la source de ces dérapages, c’est encore mieux. C’est notre société qui a besoin de filtres.

Aujourd’hui, certains connards nostalgiques de cette époque, aux services de certaines grandes marques, sévissent toujours. Mais les annonces à la Tom Ford sont de moins en moins fréquentes aujourd’hui. J’ai l’impression du moins. J’ose espérer en fait. Je sais, il y a aussi le moron ben ordinaire qui concocte trop souvent des grossièretés publicitaires. C’est vrai, on ne peut éradiquer la moronnerie. Mais on peut la dénoncer. On doit la dénoncer. Ne rien laisser passer. À Cannes ou ailleurs. Finalement, il y a les stéréotypes plus subtils. Qui apparaissent ici et là. À la télé. Dans la pub de tous les jours. Ça, c’est le plus gros travail à faire. Souvent, c’est par nous. Par moi. Sans trop s'en rendre compte, ou quelques fois, si. Des trucs tellement ancrés dans nos moeurs, dans la société. Il faut être extrêmement vigilant. Attention, les raccourcis publicitaires sont souvent encombrés de stéréotypes de genres.

Se faire un petit examen de conscience avant de lancer un truc dans l’univers, ça ne fait de mal à personne.

-

Kate

J’ai un bouquin magnifique à la maison. C’est un recueil de photos. Kate Moss par Mario Testino. On aime beaucoup Kate Moss. Pis plein d’autres mannequins aussi. Elles nous fascinent. Kate est naturellement superbe dans ce bouquin. Si vraie. Si réelle et si vivante. Sommes-nous si étonnés et choqués, nous les publicitaires, de la voir réapparaître au service d’une marque? Elle hier et d’autres aujourd’hui? Nous qui avons la fâcheuse manie de récupérer les modes, la mode, l’art et les mouvements de société et de les restituer en les déformant pour obtenir un meilleur impact.

Sommes-nous tous aussi hypocrites que les contemporains de Manet et de Clair?

-

Les filtres

Les inégalités entre les hommes et les femmes sont encore et toujours là, bien ancrées dans notre société. Au travail. Au quotidien. Au détour d’une phrase anodine, mais oh combien lourde de préjugés. On laisse aller plus souvent qu’autrement. Soyons honnêtes. Regardez autour de vous. Regardons-nous. Au bureau surtout. Se donner des filtres pour éviter les dérapages publicitaires, c’est bien. Régler la source de ces dérapages, c’est encore mieux. C’est notre société qui a besoin de filtres.

Le jour où nous serons tous égaux, mais vraiment égaux dans tout, le Monde s’en portera beaucoup mieux. Et les seins de la dame dans le tableau de Manet, et ceux de Kate, ne feront plus scandale.

-

Le bon gars

C’est quand même incroyable le si peu de chemin accompli. Après tant d’années. Sans parler du danger d’un recul très réel en Occident. Ici, juste à regarder vers le bas par les temps qui courent, ce n’est pas très encourageant.

Je dois l’avouer, j’en viens parfois à nous détester, nous les hommes. Faudrait peut-être s’essayer un peu plus à être des bons gars finalement. Pour de vrai.

__

Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles d’Infopresse.

comments powered by Disqus