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La deuxième fenêtre

Dominique Trudeau Président, Couleur locale

LOVE ME. Six lettres majuscules et monumentales. Peintes sur un toit de Montréal. Celui du New City Gas dans le quartier Griffintown*. Matin et soir, on peut les voir défiler en toute majesté par la fenêtre du train de banlieue. 

Six lettres comme un appel. Six lettres comme un cri. Six lettres magistralement magnifiques. Six lettres pour résumer notre époque. Croyez-moi, si l'on regarde ce truc longtemps, on voit, entre ces lettres blanches, notre solitude toute propre et toute contemporaine.

Comprendre, écouter, vivre et chérir le présent. Se laisser submerger par sa beauté. Sa laideur, ses horreurs aussi, parfois. Se laisser éblouir par ses contrastes et ses paradoxes. Se laisser entraîner par son tourbillon, sa mouvance, ses possibilités et ses infimes subtilités. Par sa banalité. Être fasciné par tous ces gens qui le composent.

Surtout, bien situer le présent entre son passé et l'avenir. C’est con à dire comme ça, mais c’est primordial. Pour mieux le restituer. Pour mieux y contribuer. Pour mieux le façonner. Jour après jour. En art, en cinéma, en littérature, en poésie, en actions quotidiennes. En révolution, parfois.

Les plus grandes œuvres, les plus grandes créations, sont immanquablement le miroir de leurs époques. Elles en sont indissociables. Leurs matières premières s’y retrouvent à grandes pelletées.

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Petit, à l’heure d’aller dormir, j’avais toujours hâte au petit matin. Chaque nouveau jour était la promesse de nouvelles aventures dans la forêt, de pêches miraculeuses et d’ajouts fantastiques à ma collection de bestioles. Je découvrais mon univers. Je le cartographiais. Aujourd’hui, je dirais plutôt que je peuplais mon imaginaire. Je façonnais ma pensée avec les retailles du quotidien. Je donnais un sens à ce qui m’entourait, m’habitait. J’apprivoisais chaque nouveau jour pour mieux m’y retrouver. Pour mieux le recréer. Différemment, autant que possible.

À bien y penser, je fais la même chose aujourd’hui. Je me lève toujours aussi tôt. Ou presque. J’ai toujours hâte à demain, mais au lieu des bibittes, je vous collectionne vous, au gré des jours, de mes rencontres et de mon travail. J’ai en effet troqué mon chapeau d’entomologiste amateur pour celui d’ethnologue amateur. Vous êtes une source intarissable d’inspiration. Tous autant que vous êtes.

Pour vrai, vous êtes la matière première de mon travail. Je ne saurais créer sans vous. Sans vos vies. Sans vos envies, vos manies, vos joies, vos petites lois, vos désirs, vos travers, vos amours, vos peines et vos espérances. Je ne saurais créer sans vous aimer. Une vie n’est pas suffisante pour vous collectionner tous, pour nourrir l’esprit d’un créatif. Il faut en vivre pleinement des centaines, des milliers chaque jour. Une tâche colossale. Un grand bonheur aussi. 

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Voir ne suffit pas, il faut savoir regarder.

Entendre ne suffit pas, il faut savoir écouter. 

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Pour vivre des milliers de vies, il faut être curieux. Il faut prendre le temps. Ce temps si précieux et si bizarrement absent de nos vies. En fait, si, il existe ce temps, il faut seulement le trouver, entre deux instants, entre deux lieux. Un peu comme dans une séquence au ralenti d’un film de Wes Anderson.

Par cette fenêtre grandiose, si, par mégarde ou par amour, vous vous y attardez, si vous y consacrez un instant fragile, on y peut regarder pleins de trucs utiles pour bâtir sa propre cosmologie. Moi, j’y vois des rencontres fortuites, des expériences de vie, des drames humains, des moments magiques. Le plus beau dans tout ça, c’est que cette fenêtre est constamment ouverte. C’est à vous d’en profiter.

C’est quoi déjà, une cosmologie? C’est, disons, comme une belle grosse motte de matière première qui vous servira un jour pour construire vos belles grandes idées. Pour créer votre prochaine stratégie de marketing, pour écrire votre prochain roman ou pour faire une bien belle installation. Ça peut être aussi tout simplement pour faire une différence dans l’univers. Ça, c’est votre affaire.

Ah oui, plus votre motte est grosse, plus vous avez des chances d’en comprendre ses arcanes. Et plus votre motte est grosse, plus vous aurez de chance d’avoir de bonnes idées.

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Si je vous dis un secret, vous pouvez le garder pour vous?

Dans un racoin du présent, il y a une autre petite fenêtre. Vraiment toute petite, celle-là. Elle me fait penser aux fermetures éclair dans les bandes dessinées de Philémon ou encore à la petite porte dans Alice au pays des merveilles. Peu de gens constatent son existence. C’est la fenêtre des possibilités. Elle s’ouvre et se referme chaque jour. Dans cette fenêtre, on peut voir la probabilité d’une nouvelle idée. On peut voir la probabilité de l’existence de cette nouvelle idée. De l’existence d’une idée toute fraîche, jamais vue ou entendue. Une idée qui ne saurait qu’exister aujourd’hui.

Je dis ça juste au cas, si, un jour, l’envie vous prend de dessiner un beau grand graffiti sur un toit brulant. Sait-on jamais.

* LOVE ME est une œuvre de Curtis Kulig et de Michael Tamzil, circa 2012.

** Ce texte est le deuxième de trois explorant les sources de la créativité. Celui où je regarde au travers la deuxième fenêtre, celle du présent (Lire Les fenêtres et La première fenêtre).

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Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles d’Infopresse.

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