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Les fenêtres

Dominique Trudeau Président, Couleur locale

Avertissement: ce que vous allez lire ne se traduira pas par un gain de performance immédiat pour votre agence ou votre entreprise. Et c’est une bonne chose.

Je me souviens. C’était il y a environ 20 ans. Nous étions dans un studio de design. On bossait comme des fous sur nos tables à dessins. Zéro vie sociale. Impossible de planifier une sortie entre amis plus d’une journée à l’avance. Nous étions tous abonnés à Saint-Hubert, naturellement. Comme seul loisir, on se gavait de Communication Arts. Même après la tarte au sucre. Des vrais cochons. Fallait bien trouver son pied et son inspiration quelque part. Pas d’temps. Pas t’chum (ou pas d’blonde) comme nous dirait Benoît Brière quelques années plus tard.

Se nourrir exclusivement de design, de pixels ou de pub, ben moi, je trouve que ça ne fait pas des enfants forts. 

Je me souviens aussi de mon époque Shop Web. La aussi, on trimait fort. Fallait tout apprendre. Tout inventer aussi. On naviguait sans cesse sur la toute jeune toile pour pouvoir en fabriquer un petit bout bien à nous. C’était fascinant et enivrant. Obnubilant aussi. La comprendre, imaginer son potentiel, c’était là tout notre art. Pour y arriver, nous y vivions. Cette fois, c’était des pixels qu’on bouffait. Un genre de vie Post-Tron à la sauce internet.

Je me souviens vraiment bien de mon temps en agence. Là, c’était la course folle aux Lions. Et aux autres bibelots aussi. Ça, c’est tout un art. Premièrement, faut être abonné à tous les Archives, Ads of the world et autres Advertising Age de ce monde. Et aussi à tous les résultats de concours. Faut hyper bien comprendre l’air du temps publicitaire et offrir au jury ce qui va l'allumer. Le séduire. Selon les catégories, s’entend. Trier les jobs qui rentrent à l’agence selon leurs potentiels. Pas le temps de regarder dehors. Faut faire ce qui faut. Pas le temps de niaiser.

Ben justement.

Moi, j’aime bien regarder dehors. C’est ça, mon problème. Je trouve ça joli, dehors. Vraiment. Je pense qu’on devrait trouver une place au panthéon des plus grands pour celle ou celui qui a inventé les fenêtres. Un prix Nobel au moins. Parce qu’une fenêtre, c’est un beau rectangle tout plein de vie. De vraie vie. C’est une invitation au rêve. Au voyage. Aux plaisirs. À la fuite. À l’imaginaire surtout. Tiens, ça me rappelle un dessin du Petit Nicolas qui regarde par la fenêtre de sa classe. Ou était-ce Calvin?

Se nourrir exclusivement de design, de pixels ou de pub, ben moi, je trouve que ça ne fait pas des enfants forts. C’est incestueux et ça se termine par un torrent de trucs éphémères qu’on trouve tellement formidables - mon Dieu que c’est hot c’t’affaire là -, mais qu’on oublie à la prochaine publication Facebook venue. Désolant et tellement une perte de talent.

Les fenêtres
Laissez-moi vous parler de mes fenêtres. J’en ai trois. Elles m’inspirent profondément. Et j’y puisse toutes mes idées. Toute ma créativité. C’est là mon plus grand secret.

Il y a ma fenêtre sur le passé. Elle a parfois la forme de bouquins. De vrais de vrais bouquins faits de papier et de carton. Une vraie mine d’or. Souvent des romans, parfois des poèmes, plus rarement des biographies. Des milliers de vies vécues par procuration, de sentiments nouveaux à délecter. Il y a aussi les livres d’art. Là, c’est l’émerveillement, l’éveil de l’intellect par le travail monumental des artistes de toutes les époques. Il y a quelques films aussi. Tout ça me bouleverse. C’est une fenêtre sur toute la richesse de l’humanité. Notre héritage.

Chaque jour, le monde est sur tous nos écrans. Je sais. C’est une immense fenêtre. C’est même une mauzusse de grande bay window

Il y a ma fenêtre sur le présent. Elle est toujours ouverte. Le quotidien y rentre comme un fantastique courant d’air. C’est le tourbillon de la vie. Une valse à mille temps. Un grand cirque. On y voit des milliards de gens. Qui rient, qui pleurent. Certains naissent, d’autres meurent. Les uns survivent pendant que d’autres festoient. Plusieurs travaillent. Certains créent et d’autres sont carrément contemplatifs. C’est un grand spectacle en direct. Quand on y prête attention, on peut parfois voir passer devant cette fenêtre un tapis volant.

Il y a enfin ma fenêtre sur le futur. Elle est composée de plein de petites lentilles, toutes un peu opaques, mais de toutes les couleurs. La lumière y passe et crée de formidables danses sur le plancher et les murs de mon atelier. Tout comme mes chats, je tente de les attraper. C’est amusant. Tout comme eux, je recommence aussitôt que la lumière frappe à la fenêtre. Sans jamais me lasser.

La quatrième fenêtre en guise de conclusion
Chaque jour, le monde est sur tous nos écrans. Je sais. C’est une immense fenêtre. C’est même une mauzusse de grande bay window. Éblouissante. Le problème, c’est que nous y voyons tous les mêmes choses en même temps. En fait, c’est ça le problème. Cette fenêtre est un écran. Elle nous diffuse la même culture vanille. Tous les jours. Incessamment. Nous y puisons les mêmes idées. En même temps. Si vous voulez innover, être différent, osez regarder ailleurs. Dans vos propres fenêtres. Cherchez un peu.

Elles ne sont pas si difficiles à trouver.

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Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles d’Infopresse.

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