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De la difficile question de l’intégrité en pub

Dominique Trudeau Président, Couleur locale

Driiiiiiiing. Oui allo? (Un peu comme le ding des textos, un appel de Toronto me donne toujours une petite montée d’adrénaline)

Oui allo? Oui, c’est moi. Oui, oui, Couleur locale, micro-agence québécoise agile, blah, blah, blah. Un mandat? Oui, adapter créativement une campagne pour parler aux Québécois? Formidable. Easy. Been there, done that. Im in all right. C’est pour qui?…

Bon, c’est là que mon histoire se morpionne. On me demande de spinner les vertus d’un truc pas trop catholique environnementalement parlant. Moi qui viens tout juste d’acheter un char hybride pour l'entreprise, ça craint. Et pourtant, j’ai pas donné ma réponse sur le coup.

Pourquoi? Parce que le défi est magnifique et grandiose pour un publicitaire comme moi. Parce que l’argent donne des ailes naturellement. Parce que je suis dans ma première année en affaires. Parce que je me fous des conventions et des bien-pensants, souvent. Parce ce que je suis capable de tout pondérer, de mettre tout sur une balance.

Mais merde, c’est trop bête quand même, moi qui bouffe bio, qui ne flanque rien sur son gazon, même pas de l’eau, pis qui a sacré aux poubelles sa fournaise à l’huile…

Après consultation familiale, un appel à mon pote Pascal, un texto à mon ami Marcus, ma décision tombe.

C’est quand même un drôle de métier, la pub.

Fuck, c’est pas facile parfois. C’est quand même un drôle de métier, la pub. Plus souvent qu’autrement, je vends des trucs qui vont pas mal beaucoup à l’encontre de mes vrais valeurs. Des canevas formidables pour vraiment s’éclater. Pour travailler avec des artisans québécois remarquablement talentueux. Avec des budgets très décents pour tout le monde. Le pied, quoi.

Parfois aussi des trucs qui font du bien à l’âme. Une chance du bon dieu. Comme la fois où j’ai travaillé pour la Fondation David Suzuki. La fois où Katimavik. La fois où Excentris. La fois où le MBAM et le MCQ… Y’en a plein d’autres aussi depuis 25 ans.

Mais c’est la pointe du iceberg, tout ça. C’est joli et ça fait une belle carte postale. Sous l’eau, c’est plus gros, beaucoup plus gros, et plus difficile à saisir. Faut composer avec. Jusqu’à un certain point naturellement. Faut surtout pas couler.

Chacun a ses limites, ses croyances, ses principes (j’espère). Et c’est bien ainsi. Qui suis-je pour les questionner? Chacun a le droit de dire oui ou de dire non. Y’a pas de parfaitement bien et de totalement mal (merci M. Miyazaki).

Moi, j’ai mes croyances, mes propres limites et mes façons aussi d’aborder les zones grises. C’est important pour ma santé mentale. C’est mon identité et la place que je prends dans la société. Je dois absolument me respecter et me faire violence au besoin. Les OGM, les pesticides, le pétrole, les pipelines, le tabac, les armes et la guerre, c’est pas touche pour bibi. C’est à l’extérieur de mes limites. Peu importe. Faut jamais que je l’oublie. Jamais.

Les zones grises, c’est déjà plus intéressant. Disons que l’élasticité de ma conscience est plus grande.

Les zones grises, là, c’est déjà plus intéressant. Disons que l’élasticité de ma conscience est plus grande. Mais il y a prescription, il y a façon de faire. C’est pas le Far West ou le free for all. Loin de là. Ma façon de m’y coller, c’est d’être honnête. De ne pas bullshitter. De ne pas prendre les gens pour des caves ou des demeurés. Exemple, quand tu vends du Kraft Dinner, tu dis les vraies affaires. C’est pas sorcier, et l'annonceur et la clientèle en redemandent. Je crois qu’il y a toujours possibilité de bien faire les choses. Toujours. Malgré tout parfois.

Tiens, il y a aussi la façon responsable d’approcher la zone grise, un peu comme lorsque David Suzuki dit aux banlieusards de mieux gérer leurs déplacements et de mieux conduire leurs bagnoles à essence. David sait bien que le mec à casquette à l’envers du Dix30 va pas acheter un char électrique demain matin. Il conjugue avec plutôt. Il fait du judo mon ami David. La vie c’est ni blanc, ni noir. C’est gris, je vous le dis.

Je pense que nous, publicitaires, sommes des acteurs possibles de changements. Et pas juste quand on fait une job pour un concours, pour une cause. Nous avons créé depuis déjà plus d’un siècle, avec l’aide de nos clients, la société de consommation dans laquelle nous nageons allègrement. N’oublions jamais que nous avons un pouvoir énorme sur le monde qui nous entoure. Nous avons la capacité de conseiller nos clients vers de meilleurs choix de société. Plus honnêtes, plus responsables. Un choix à la fois. Une job à la fois. Un conseil à la fois. We can go miles. Pas par pas.

Mon souhait le plus cher? Soyez intègre avec vous-même. Identifiez et respectez vos valeurs. À tout prix. Toujours. Dites non, parfois. C’est un droit fondamental. Ça fait pas si mal, et l'on se sent si bien après. Amorcez le changement aussi. Ça, ça fait mal. Mais c’est bon longtemps. Croyez-moi. Parole de publicitaire.

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