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Pourquoi les journalistes sont-ils de plus en plus attirés par la pratique des relations publiques?

André Bouthillier Associé directeur, Cohn&Wolfe

Dans un des meilleurs journaux en ligne en français que je connaisse, Médiapart, on écrivait récemment que «le venin des relations publiques tue les journalistes». 

L’auteur donnait l’exemple des médias américains, où 12 000 postes de journalistes ont disparu en 10 ans (sauf à Washington, New York et Los Angeles). Au cours de la même période, 20 000 nouveaux emplois avaient été créés en relations publiques.

l’apparition du numérique a suscité chez le journaliste une crise identitaire, lui faisant perdre son monopole d’informer. 

Sur le même sujet, un sondage de l’organisation American Society of Newspaper Editors révélait que, de 2003 à 2012, plus de 16 000 journalistes à temps plein avaient perdu leur emploi.

À titre de dirigeant d’un cabinet en relations publiques (et ancien journaliste!), je reçois couramment des demandes d’emploi de journalistes, pour la plupart d’expérience. Le phénomène a même pris de l’ampleur au cours de la dernière année. Cela peut surprendre, car, à entendre certains d'entre eux, nous sommes carrément leurs frères ennemis et faisons partie de l’industrie de la «fabrication du consentement» (ou de la «propagande»), pour reprendre la formule inventée par l’écrivain et journaliste Walter Lippmann (1889-1974).

Mais l’attrait d’une meilleure rémunération explique en partie ce mouvement vers notre métier. Médiapart souligne que, selon Pew Research Center, en 2013, un spécialiste en RP aux États-Unis gagnait en moyenne 54 940$, alors qu’un journaliste n’en gagnait que 35 600$ (cette moyenne doit inévitablement inclure les médias locaux!). En France, rapporte également Médiapart, le nombre de journalistes n’évolue presque pas: 36 317 cartes professionnelles étaient enregistrées en 2014, tandis que le secteur des communications employait 377 000 personnes, soit 10 fois plus.

L’aspect financier n’est pas la seule raison de cette volonté de changement de carrière. Bien sûr, l’apparition du numérique a suscité chez le journaliste une crise identitaire, lui faisant perdre son monopole d’informer. Un journaliste intéressé à se joindre à notre cabinet est allé plus loin en me disant, il y a quelques mois, que son métier devenait de moins en moins stimulant en raison notamment de l’influence des médias sociaux et des réseaux sociaux. «La population, affirmait-il, accorde parfois plus de crédibilité à des bêtises écrites sur Twitter ou Facebook qu’à des reportages réalisés par des professionnels de l’information. C’est devenu moins motivant de pratiquer le journalisme dans ces conditions.»

Selon une ex-journaliste aujourd’hui directrice des relations médias d’une grande organisation canadienne, l’absence de possibilité d’avancement dans les salles de presse justifie également ce désir de frapper à la porte des relations publiques. «Après 10 ans en journalisme, tu fais le même type de reportage. Les relations publiques t’offrent la chance d’être plus créatif et d’obtenir des responsabilités en gestion, par exemple», m’a-t-elle expliqué.

«La population accorde parfois plus de crédibilité à des bêtises écrites sur Twitter ou Facebook qu’à des reportages réalisés par des professionnels de l’information.» 

Après 15 ans en journalisme, j’entame ma 25e année en relations publiques. Mon passage dans ce nouveau monde ne m’a empêché de toujours respecter le journalisme. Cela dit, force est d’admettre que le secteur des relations publiques a acquis beaucoup de crédibilité au cours des deux dernières décennies. On ne voit plus les professionnels en relations publiques comme de simples organisateurs d’événements, mais comme des gestionnaires en mesure d’aider le développement d’organisations.

Cette évolution positive des relations publiques est également attribuable à une amélioration des formations et des perfectionnements offerts par nos institutions d’enseignement et par les divers organismes représentant le métier au pays. Je dirais même que le perfectionnement de nos communicateurs dépasse en qualité celui – très rare, malheureusement – donné aux journalistes en exercice.

Mais qu’il soit journaliste ou spécialiste en relations publiques, j’accorderai toujours mon choix à une personne qui, en plus de ses compétences en communication, possède des connaissances générales. En entrevue d’embauche, il arrive souvent que des candidats ne sachent répondre à de simples questions comme «Qui a fondé Montréal?» ou «Qui était le premier ministre au début de la Révolution tranquille?». Cette aptitude à en connaître toujours davantage représente un atout intellectuel essentiel qui devrait constituer un critère d’embauche de notre industrie. Que le candidat soit journaliste, expert en relations publiques ou jeune détenteur d’un baccalauréat en communications…

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Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles d’Infopresse.

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