La référence des professionnels
des communications et du design
Dossier
Frédéric Metz: hommage

Metz un jour, Metz toujours

Alors que Frédéric Metz prenait sa retraite de l’enseignement en 2009, la rédactrice en chef de l'époque, Mélanie Rudel-Tessier, avait réalisé avec lui cet entretien pour le magazine Grafika dans lequel le designer revient sur sa carrière de professeur... et son combat contre la médiocrité. Lisez ici l'intégralité de cet entretien.

frédéric metz

(PHOTO: marc montplaisir)

Frédéric Metz est probablement le visage le plus connu du design graphique québécois. Il est de toutes les tribunes. Provocateur et franc, il ne laisse personne indifférent. Grand communicateur, il a consacré une trentaine d’années à l’enseignement, avant de tirer sa révérence.

Le designer a donné son dernier cours en décembre 2008. Il avait joint l’Université du Québec à Montréal (Uqam) en 1977. En plus d’y enseigner pendant 32 ans, il y a dirigé le programme de design graphique à trois reprises, lui insufflant une envergure internationale. Il a aussi été directeur, à la fin des années 80 et au début des années 90, du Centre de design de l’Uqam.

Originaire de Neuchâtel, en Suisse, Frédéric Metz est arrivé à Montréal en 1967, année de l’Exposition universelle. Diplômé en graphisme, il a d’abord travaillé en création avant de se lancer dans l’enseignement. Parmi ses réalisations les plus célèbres, notons les logos de l’Uqam, d’Oscar de la Renta et des chaussures Browns (le noir sur fond métallique).

Personnage haut en couleurs, c’est une figure bien connue du public québécois. Fréquemment invité à donner des conférences et à participer à des jurys, il collabore également à plusieurs émissions, à la radio et à la télévision, dont Christiane Charette et Bazzo.tv. Son franc-parler et sa passion contribuent à faire connaître et reconnaître le design afin qu’il prenne la place qui lui revient.

Est-il important d’étudier pour être designer?
À l’université, les étudiants ne sont pas censés apprendre des techniques, ils sont censés apprendre à faire fonctionner leur cerveau et à réfléchir. Ce qu’ils font pendant leur bac, ce n’est pas ce qui se fait dans le marché. C’est d’ailleurs là toute l’ambivalence et l’ambiguïté des études. Le prof doit pousser l’étudiant vers des créations qu’il n’aurait pas l’occasion de réaliser dans le milieu du travail, où l’on répond toujours à la demande précise et pressante d’un client. L’étudiant fait d’ailleurs du statu quo pendant une dizaine d’années en sortant de l’université. En général, ce n’est que vers 30 ans que sa créativité explose.

Comme professeur ou directeur, vous savez ceux qui vont réussir?
C’est surprenant. Les meilleurs étudiants, les plus créatifs, ne connaîtront pas forcément une grande carrière. Souvent, les plus méticuleux réussiront le mieux; ceux qui obtiennent des B ou B+, non des A+. Ce n’est évidemment pas toujours le cas! Mais la plupart du temps, les très bons élèves souhaitent continuer d’étudier, décrocher une maîtrise ou même un doctorat. Ils ont envie de faire de la recherche, par exemple. Ceux un peu moins bons, mais intéressés par une carrière et la réussite monétaire sont habituellement ceux qui vont très bien réussir.

Vos étudiants vous ont-ils appris quelque chose?
Un étudiant te fait réfléchir sur la façon dont tu enseignes. Il te fait aussi découvrir de nouvelles choses... surtout aujourd’hui, avec le numérique! Un bon prof doit savoir échanger. Un prof qui n’aime pas discuter avec ses étudiants, c’est louche! Mais évidemment, pas sur tout. Si un étudiant a comme mandat de concevoir la couverture du magazine Grafika et qu’il manque deux pouces à sa maquette, il est dans les patates! Par contre, s’il décide de faire un double-pli alors qu’on ne l’avait pas prévu, on peut en parler. C’est un signe d’intelligence et ça démontre une envie d’innover.

Qu’aimeriez-vous avoir appris à vos étudiants?
L’honnêteté et l’intégrité. J’aimerais aussi avoir réussi à les pousser à aller plus loin.

Vous êtes arrivé au Québec en 1967. Le milieu du design a probablement beaucoup changé.
Énormément, ne serait-ce qu’à cause des sources d’information et d’inspiration, beaucoup plus nombreuses aujourd’hui. On n’a qu’à se rendre à la boutique Multimags du coin pour accéder à des tonnes de magazines de partout.

Les clients sont-ils ainsi plus au fait et ouverts qu’avant?
C’est le plus tuant. Nous devons encore jouer au professeur avec eux. Il faut tout leur expliquer!

L’avènement de l’électronique n’a pas aidé: ils ont dans l’idée que tout se fait très rapidement. Si un dossier peut être transporté à la vitesse de l’éclair, la création doit bien se produire à la même vitesse! C’est malheureux. Et c’est ce qui fait qu’une grande quantité de choses, surtout du côté publicitaire, diminuent en qualité. On ne prend plus le temps d’ajuster. On s’en fout! On veut que ça aille vite. On désire aller en impression.

Il y a beaucoup de talent au Québec?

On manque de clients cultivés. Il nous faudrait davantage d’annonceurs audacieux qui n’ont pas peur de leurs patrons et de se mettre à nu.

Comme partout! Le plus important est ce qu’on n’a pas. Je le répète: on manque de clients cultivés – à souligner au trait rouge! Il nous faudrait davantage d’annonceurs audacieux qui n’ont pas peur de leurs patrons et de se mettre à nu. C’est ce qui fout en l’air le système: les acheteurs et les gens en communication et en marketing sont responsables de la pauvreté de notre paysage visuel. Ailleurs, il y a beaucoup plus de messages publicitaires extraordinaires qu’ici.

Quel serait votre plus grand souhait?
Qu’il y ait moins de cochonneries! Que les Brault & Martineau de ce monde disparaissent et qu’il y ait plus d’Ikea. Je n’ai pas un souhait élitiste... Au contraire, ce que j’aime, c’est qu’on puisse s’acheter des choses qui ont de la gueule à bon prix. Le beau n’est pas plus cher. Malheureusement, on ne semble pas s’en aller vers ça. En design d’intérieur, les métamorphoses «avant-après» me font dresser les cheveux sur la tête. Ils transforment une cuisine en mélamine blanche avec du faux bois et des pentures en or! C’est effrayant; comme si simplicité était synonyme de cheap et de mauvais goût...

C’est difficile de sanctionner le mauvais goût...
Sur le compte de la liberté d’expression, on peut vraiment faire n’importe quoi ici. Si je veux peindre ma maison en rose et bleu, je dois pouvoir le faire. J’ai des droits! Et si je ne peux pas, je vais aller à Ottawa. Où l’on va effectivement me dire oui! Pourquoi ne pas penser à l’ambiance visuelle du voisinage? Il y a des endroits où, même sans loi, il y a naturellement une harmonie. À Paris ou à Venise, par exemple, un individu ne construira pas quelque chose d’anachronique. Il va vouloir s’intégrer à son milieu. Pourquoi cette liberté à tout prix? Si les Anglo-Saxons sont plus conservateurs, cela les sert avantageusement parfois! À Toronto, un grand nombre de greasy spoons ont été conservés. À Montréal, la rue Ste-Catherine, ce n’était que ça, mais on les a transformés au fil des modes. On se retrouve aujourd’hui avec des lieux insipides, sans caractères. Mais le côté avant-gardiste, un peu plus fou, du Québécois fait de lui quelqu’un de créatif. Il y a toujours des avantages et des désavantages!

Quel serait un premier pas vers une amélioration de la situation?

Très tôt, les parents doivent sensibiliser leurs enfants  à l’art et à la création visuelle.

Très tôt, les parents doivent sensibiliser leurs enfants  à l’art et à la création visuelle. Une personne de 20 ou 30 ans qui n’a pas eu cette chance aura plus de difficulté à avoir une opinion et à reconnaître le beau du laid. Il faut amener ses enfants aux musées. J’aime bien Ikea, mais ça ne devrait pas être la sortie familiale du week-end! J’y suis allé dernièrement avec mon ex. À midi, on a pris une bouchée à la cafétéria. On a mangé en observant le stationnement. C’était impressionnant de voir la quantité de voitures s’y bousculer et remarquable de voir deux ou trois enfants sortir de chacune. C’est donc ça qu’ils font le dimanche? Plutôt que de se balader et de faire des activités intéressantes qui, en bout de piste, coûteraient même probablement moins cher!

Votre franchise vous a-t-elle déjà apporté des ennuis?
Certains ne doivent pas m’aimer parce que j’ai dit que leur emballage était affreux ou leur affiche dégueulasse. Les Québécois sont sensibles! Il existe des produits qu’on ne peut pas toucher. On ne peut rien dire sur les Canadiens, même si tout ce qu’ils font, c’est très laid graphiquement. Même chose pour Beau Dommage; ils pourraient faire n’importe quelle crotte et il faudrait que je dise que c’est beau! Les gens n’arrivent pas à séparer contenu et contenant. J’ai osé critiquer le disque de Mes Aïeux à Bazzo.tv. Une vache sacrée: j’ai eu droit à de nombreux commentaires! Il faudrait comprendre que la musique, c’est une chose et que le design de la pochette en est une autre. Puis-je dire que la photo de Ginette Reno sur son dernier disque est épouvantable et qu’elle a l’air d’un vrai pacha sans me faire bombarder de courriels? Je ne critique pas sa voix! C’est très bizarre, les gens ne font aucune dissociation.

La réalisation dont vous êtes le plus fier?
Le logo de l’Uqam. J’ai encore les esquisses, présentées à la rectrice il y a une vingtaine d’années. L’image que j’avais en tête est devenue réalité et existe encore. Il est beau et classique, ce qui assure sa pérennité. Tant que quelqu’un ne décide pas de le remplacer, bien sûr!

Qu’est-ce qu’une pièce de design réussie?
Si je prends comme exemple la signature de l’Uqam... Personne – sauf les professionnels – ne sait le travail que ça représente. Pour plusieurs, c’est quatre lettres mises ensemble et ça finit là. Ils ne comprennent pas qu’on avait des murs remplis d’exemples, parfois avec seulement quelques millimètres de différence – mais qui font justement toute la différence. Une marque ne se construit pas en 24 heures. Une idée oui, en quelques secondes même. Mais la réalisation prend du temps. Un concept doit être raffiné.

Y a-t-il une tendance que vous n’aimez pas?
Je n’aime pas le plagiat. La copie pure, faite sans le sourire. Si un concept du passé est repris pour rire, avec sarcasme, d’accord. Mais je n’aime pas les gens qui copient volontairement et platement.

comments powered by Disqus