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La déconnexion à l'ère de l'angoisse numérique

Dans une économie de l’attention où la concentration est devenue une denrée rare, la frontière entre l’hyperconnexion et la cyberdépendance tend à s’estomper. L’être réseau devra repenser sa relation avec le web, puis envisager des séances de déconnexion.

Ces 10 dernières années, le temps passé devant les écrans a triplé, soutient Amnon Jacob Suissa, sociologue, spécialiste en dépendance et professeur à l’École de travail social de l’Uqam. Tiraillé entre une multitude d’appareils mobiles, connecté plusieurs heures par jour, le citoyen numérique évolue dans les conditions propices au développement d’un trouble de cyberdépendance.

AMNON JACOB SUISSA

UQAM

Le processus de cyberdépendance rejoint le même «cycle de dépendance» que les substances addictives comme les drogues, l’alcool et les jeux de hasard, à quelques exceptions près, selon le professeur. «Une hyperactivité cyber peut engendrer des besoins de consulter plus pressants que les autres substances. En raison de la grande disponibilité, du faible coût et de l’anonymat du produit, les individus restent accrochés plus vite. Le besoin intense, voire vital, de se connecter est ainsi plus difficile à combattre.»

«AVEC LA CONSTANTE JUXTAPOSITION D’IMAGES SUR LE WEB, NOUS SOMMES DANS L’ÉTERNEL PRÉSENT.»

«Les dépendances en général déclenchent une forme de monomanie, un délire caractérisé par une préoccupation unique au détriment des multiples sources d’intérêts, explique Amnon Jacob Suissa. Mais dans le cas cyber, on parle plutôt de nomophobie, cette peur excessive d'être séparé de son appareil mobile.» En sublimant le sentiment de perdre ou de manquer quelque chose, souvent traduit par le fomo (fear of missing out), l’état hors connexion devient anxiogène et favorise l’apparition de symptômes dépressifs.

«Plus un individu augmente ses heures de consommation, plus sa tolérance devient croissante. Et s’en suivent les nombreuses conséquences: mensonges, troubles du sommeil, maux de dos, de tête, etc. Mais l’objet n'est pas à blâmer, ajoute le professeur. Le problème découle plutôt de la relation abusive entretenue avec ces machines.»

L’AMPLITUDE DU PHÉNOMÈNE DE CYBERDÉPENDANCE A EXPLOSÉ AVEC L’ESSOR DES TÉLÉPHONES INTELLIGENTS ET DE FACEBOOK, AUTOUR DE 2007.

Même son de cloche pour Fabien Lozasch, sociologue spécialiste de la culture et des imaginaires sociaux et directeur de la stratégie interactive de Brad, qui évite de tomber dans la technophobie. «Aujourd’hui, il n’y a pas de dualisme entre le monde réel et numérique. Les deux sont profondément imbriqués.» 

Un régime numérique

Une tendance grandissante depuis quelques années suggère aux hyperconnectés des cures numériques. Certains établissements prêchent donc pour la désintoxication numérique. En déboursant quelques centaines de dollars, le client troque les appareils mobiles pour des activités de plein air, des jeux de société ou de la lecture.

FABIEN LOZASCH

BRAD

Toutefois, pour Amnon Jacob Suissa, il est utopique de proposer des réponses aussi «simples» à une réalité beaucoup plus complexe. «Ces centres créent un espoir qui ne tient pas la route.» Bien que ces escapades puissent donner le sentiment de reprendre le «contrôle sur soi», les cures de sevrage numérique témoignent des valeurs romantiques entretenues par la société, selon Fabien Lozasch. «L’hyperconnexion est en quelque sorte un état existentiel corrompu, et la déconnexion serait l’état naturel de l’humain. Le côté puritain du retour à la vie monastique est assez vendeur.»

Il faut savoir être sociologiquement et personnellement critique de l’économie du savoir, des métadonnées et des «prophètes de Silicon Valley», pour reprendre l’expression d’Amnon Jacob Suissa. L’idée derrière une déconnexion numérique serait davantage de se questionner sur ses habitudes de consommation web, plutôt que de croire en une guérison.

Pour une nouvelle hygiène des données

De plus en plus de restaurants, cafés, auberges, centres de santé et de bien-être offrent des environnements exempts de technologie. Pas de wifi donc, juste des conversations et du repos psychologique. «Il faut sensibiliser la population à l’abus de l’exposition continue, puis disséminer l'information pertinente aux citoyens», soutient Amnon Jacob Suissa.

«AUJOURD’HUI, IL N’Y A PAS DE DUALISME ENTRE LE MONDE RÉEL ET NUMÉRIQUE.»

«En agence, on reçoit de 50 à 100 courriels par jour, prévient Fabien Lozasch. Cette technologie qui devait nous faire gagner un temps fou en fait finalement perdre beaucoup.» Les individus, notamment par les entreprises, doivent revoir une nouvelle hygiène des données et privilégier les liens socio-réels. «Nous sommes bombardés de contenu devant la multiplication des objets communicants, ajoute-t-il. Il faut trouver des solutions organisationnelles pour diminuer les échanges virtuels.»

Le 1er janvier 2017, la France a reconnu le droit à la déconnexion, imbriqué à même la loi du travail. Il prévoit l’obligation pour les entreprises de plus de 50 salariés de réguler l’utilisation des outils numériques. L’objectif de prévenir la disparition de la frontière entre vie privée et vie professionnelle, d'une part, représente aussi un enjeu de santé publique. «Avoir un outil numérique à sa disposition serait un facteur de stress pour 51% des salariés français», pouvait-on lire dans Libération

MAGALI DUFOUR

UNIVERSITÉ DE SHERBROOKE

Se fixer des signaux d’arrêt temporels ou quantitatifs pour contrer la consultation compulsive des courriels ou des médias sociaux, ne serait «pas aussi banal que ça», selon Amnon Jacob Suissa. «Et pour ceux qui ont de la difficulté avec l’autocontrôle, plus de programmes de prévention devraient être mis en place», explique Magali Dufour, professeure agrégée et directrice des programmes de deuxième cycle en intervention en toxicomanie à l’Université de Sherbrooke.

«Malgré la croissance de ce phénomène, nous en sommes toujours aux balbutiements. Il n’y a pas encore de reconnaissance gouvernementale», ajoute-t-elle. Bien que certaines politiques et cultures d’entreprises favorisent les limites de la connexion, des endroits offrent des programmes d’aide comme la Maison Jean-Lapointe et le Centre Cyberaide. «L’important, c’est de travailler avec les personnes plutôt qu’avec les problèmes», conclut Amnon Jacob Suissa.

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