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Michel Gondry: «Je reste moi-même»

Chromatic présente l’Usine de films amateurs, un projet ouvert au grand public, imaginé par Michel Gondry. Infopresse s'entretient avec le cinéaste français de renommée internationale.

Inspirée du film Be kind Rewind,  l’Usine de films amateurs offre une plage horaire de trois heures pour créer un film court; décors et caméras à l’appui. Depuis sa création en 2008, le projet a fait le tour de grandes villes, comme São Paulo, Paris, Tokyo, Moscou, Johannesbourg et Casablanca. Montréal accueille pour la première fois ce laboratoire gratuit afin de permettre à tous de vivre chaque étape de création, de l’idéation d’un film en passant par sa réalisation et jusqu’à sa diffusion.

photo: Ariane Rousselier 

USINE DE FILMS AMATEURS DE ROUBAIX

Depuis sa création en 2008, comment le concept de l’Usine a-t-il évolué?
Un des derniers changements concerne le premier atelier où l’on décide du titre, du genre et de l’histoire du film. Dix minutes avant la fin, la personne ayant le moins parlé doit prendre la parole et donner la fin de l’histoire. Plusieurs raisons ont motivé cette décision. Une d’elles est que les gens qui parlent moins écoutent plus et ont parfois plus de choses intéressantes à dire. Quand on s’exprime, on se vide un petit peu et quand on écoute, on se remplit. Souvent, à ce moment-là de l’opération du groupe, on coince un petit peu pour finaliser l’histoire et la boucler. Cette personne qui n’a pas parlé pendant toute la durée arrive à décoincer, à rafraîchir l’enchaînement des choses et à débloquer l’histoire en trouvant la fin. Elle est parfois complètement absurde, mais cela n’a aucune importance.

«S’il n’y a pas de limitation, l'on ne sait pas dans quelle direction démarrer.»

L’Usine devient-elle accessoire à l’expérience collective?
L’aspect technique est un prétexte et une stimulation pour les gens. Les décors sont installés de manière assez ingénieuse. Chaque endroit a une empreinte, une personnalité, c’est presque comme une exposition. On entre dans une sorte de labyrinthe multicolore. Cela stimule donc les gens, les encadre et les pousse à être créatifs. Parce que c’est vrai que les limitations peuvent parfois stimuler la créativité. On pourrait penser que ça la restreint, mais sans limitation, l'on ne sait pas dans quelle direction démarrer et, du coup, l'on ne démarre pas. On commence par définir le genre du film; c’est une limitation très basique qui permet aux gens de se lâcher parce qu’on doit dire A, B ou C. Alors que si l’on part sur tout l’alphabet, pourquoi Z plutôt qu’Y, on se pose trop de questions et l’on ne démarre pas. Une fois qu’on dit A, plein d’autres voix qui s’ouvrent et l'on est lancé dans la créativité.

Vous imposez-vous des contraintes quand vous créez?
Tout à fait! On a besoin de contraintes, soit elles viennent de l’extérieur, soit de l'intérieur quand j’écris un film en me disant que je vais parler d’un sujet. Si je commence à écrire et que je vois que je suis à côté du sujet, je le change tout simplement ou je le garde, mais en changeant de direction.

Le format publicitaire vient avec son lot de contraintes. Vous avez récemment réalisé le court-métrage Détour avec un iPhone, un mandat offert par la marque Apple. Comment ce projet s’est-il déroulé?
Ils m’ont demandé de concevoir un court-métrage avec l’iPhone pour démontrer qu’un réalisateur pouvait produire son film avec l’appareil, mais en toute honnêteté, ils sont quand même arrivés avec une histoire. Le danger quand on trouve des idées un peu dans mon style, c’est que cela devienne une caricature de moi. Cependant, si je trouvais qu’ils empiétaient trop sur ma liberté d’expression – si l’on peut appeler cela de cette façon –, je leur rappelais que c’était un film que je devais signer. Cela justifiait que je ne puisse pas exécuter toutes leurs volontés afin d'en revendiquer la paternité. Et ça fonctionnait, car chaque fois que je le leur disais, ils se rétractaient.

Vous avez réalisé de nombreux films comme Eternal Sunshine of the spotless mind, Human Human et, récemment, Microbe & Gasoline. Vous faites aussi du court-métrage. Quel format préférez-vous?
Le format long, bien que j’aime aussi beaucoup les formats courts. Disons que les formats longs, c’est plus difficile et l’on en fait moins, car cela prend plus de temps. Si je me laisse aller, je vais ne faire que des formats courts. Alors, il faut que je me motive à faire des formats longs. Puis, j’aime l’idée que le film soit projeté dans une salle obscure avec des spectateurs. Godard disait que le cinéma fait lever les yeux, alors que la vidéo les fait baisser. Je trouve que les phrases des réalisateurs sont souvent un petit peu exagérées, mais celle-là est très juste.

«Godard disait que le cinéma fait lever les yeux, alors que la vidéo les fait baisser.»

Vous avez d’ailleurs réalisé de nombreux vidéoclips pour des artistes comme Daft Punk, Kylie Minogue, Metronomy et Björk. Quel a été l’apport de ce support dans votre carrière?
Cela m’a permis de démarrer, mais j’étais conscient que ça enlevait un peu l’imaginaire des gens qui écoutaient la musique. Je suis d’une génération où l'on a découvert la musique avec les pochettes, les albums. Par exemple, mes copains et moi aimions beaucoup les deux premiers albums de The Police et je me souviens très bien d’avoir écouté Walking on the moon en regardant l’album, bleu avec des reflets argentés. Cela me faisait penser à l’aspect argenté de la lune, à la poussière de lune qui volait au ralenti comme les images d’Apollo. Et c’est vrai que cela a été perdu... alors, bon, j’essaie de le faire le mieux possible sans dénaturer la chanson, mais j’ai conscience que cela peut altérer ce côté imaginaire de visualisation. Le vidéoclip est arrivé comme une explosion, cela peut disparaître comme une implosion. On peut se battre pour le préserver un petit peu, mais c’est l’évolution artistique qui suit souvent l’évolution technique. À un certain moment, la vidéo avait un problème d’exposition, avec internet, elle renaît. Ce sont des courbes dans tous les sens.

«L’évolution artistique suit souvent l’évolution technique.»

Ces courbes de tendances, les suivez-vous?
Non, j’essaie d’aller en ligne droite. Ma vision, c’est qu’en essayant de suivre les choses, on peut les rater toute sa vie, mais quand on va en ligne droite – étant donné que les choses ondulent –, on les croise de temps en temps. Je ne me pose pas trop la question, je reste moi-même.

Présentée par Chromatic dans le cadre du 375e anniversaire de Montréal, l’activité se déroule au Complexe Dompark, une ancienne usine de textile située dans le sud-ouest de Montréal, jusqu’au 15 octobre prochain.

* Photo en couverture: Ariane Rousselier / Usine de films amateurs de Roubaix

PHOTO: ARIANE ROUSSELIER 

USINE DE FILMS AMATEURS DE ROUBAIX

 

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