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Bilan des programmations télé: les experts se prononcent, prise 1

La saison des lancements de programmation de télévision est terminée. Dans ce premier de deux articles, Francine Marcotte, de Cossette Média, Sandra Wells, d'Omnicom Media Group et Danick Archambault de Jungle Média donnent leur avis sur le paysage télévisuel de 2017-2018.

Francine marcotte

cossette média

Francine Marcotte, vice-présidente et directrice de Cossette Média

Qu’est-ce qui vous a marquée des programmations présentées?
Les réseaux conventionnels semblent miser sur les valeurs sûres cette année. Les nouveautés sont tout de même très dosées et triées sur le volet. On sent une volonté d’amener de nouveaux éléments en ondes et de s’assurer qu’ils puissent vivre sur d’autres plateformes.

À Radio-Canada et à TVA, l'on observe aussi beaucoup d’émissions d'abord lancées sur leurs plateformes de télévision payante avant d'être offertes au grand public, de manière à ce qu’elles laissent une plus grande empreinte ou produisent davantage de résultats. Cette méthode donne davantage de force aux annonceurs et, du même coup, profite aux auditoires.

Enfin, Bell et les différents réseaux spécialisés, qui ont beaucoup d’enjeux liés aux normes du CRTC et au phénomène de désabonnement du câble, essaient malgré tout d’être créatifs. On n’a qu’à penser à Canal Vie, qui se lance dans une émission quotidienne. C’est assez audacieux. Bien sûr, ce ne sont pas des productions à la hauteur des grandes séries, mais cela donne beaucoup de possibilités aux créateurs et aux producteurs.

Quelles sont les nouveautés les plus prometteuses?
Au palmarès que nous dressons à l’interne, nous comptons Parenthèse inattendue à TVA, mais aussi Occupation double de V d’un point de vue d’auditoires. La case horaire du lundi de Radio-Canada est aussi impressionnante et réussit à aller chercher un public de qualité, même si, en ce qui concerne les cotes d’écoute, elle est souvent dépassée par les émissions de TVA, qui affiche, évidemment, le double des parts de marché.

Quelles sont les valeurs sûres?
Outre des émissions très fortes comme L’échappée, L’imposteur, Au secours de Béatrice et Mémoire vive, il y a bien sûr District 31. Comme il s’agit d’une quotidienne, les diffuseurs profitent ainsi de ses heures d’écoute. Seul bémol: le printemps dernier, elle était regardée en différé dans plus de 63% des cas chez les 18-54 ans. C’est aussi le cas de bon nombre de séries de grande qualité, ce qui se révèle un enjeu pour les annonceurs.

Que manque-t-il dans le paysage télévisuel prévu cette année?
Ce n’est pas tant dans l’offre télévisée, mais dans la façon de vendre des émissions. Avec internet, aujourd’hui, le défi pour les annonceurs repose sur la présence des messages qu’ils achètent. Et ceux-ci ne sont pas vus dans le cas d’écoute en différé. Les réseaux travaillent à des banques de données de plus en plus sophistiquées grâce auxquelles nous serons mieux informés sur les auditoires et la façon de les cibler ailleurs. Nous sommes impatients de voir ce jour arriver afin de pouvoir vraiment payer selon les auditoires ayant réellement vu l’émission. Le modèle d’affaires est appelé à changer dans les trois prochaines années.

 

Danick Archambault, vice-président et directeur média de Jungle Média

Danick Archambault

Jungle Média

Qu’est-ce qui vous a marqué des programmations présentées?
V a beaucoup mis de l’avant Occupation double. Il s’agit d’un gros projet à l’intérieur d’un écosystème qui va beaucoup plus loin qu’une seule écoute linéaire. MusiquePlus sera mis à profit, les médias sociaux… Qu’on soit fan ou non, on sent une grande volonté de plaire aux milléniaux avec ce contenu. Tout est dans l’effort et la mise en marché, et c’est ce qui a retenu mon attention. Qu’on en parle en bien, qu’on en parle en mal, mais qu’on en parle.

D'un part, on observe que les diffuseurs se posent des questions et se remettent en doute de façon positive. D’autre part, ils veulent travailler avec les marques, agences et annonceurs. Cela transparaît notamment dans la façon de nous présenter les émissions. Il y a un réel désir de se réinventer. Les responsables de la programmation approchent les publicitaires et vice versa. Tout le monde collabore pour offrir le meilleur produit possible.

Les séries dramatiques se sont aussi précisées: on s’éloigne des situations plus génériques. D’ailleurs, le paysage télévisuel est nettement moins léger et orienté sur les dramatiques. Cette tendance s’observe même dans les chaînes plus spécialisées.

Quelles sont les nouveautés les plus prometteuses?
Évidemment, il y a beaucoup de dramatiques: Hubert et Fanny à Radio-Canada, La Fugueuse à TVA… On semble vouloir offrir un contenu dramatique de qualité afin de créer de l’engagement auprès des téléspectateurs. La belle gang à Canal Vie m’apparaît très intéressante et audacieuse, d’autant plus qu’on retrouve peu de quotidiennes aux heures de grande écoute. Le concept m’a interpellé, mais la plupart des chaînes ont essayé de se réinventer, que ce soit Évasion ou Zeste. La formule de Mammouth à Télé-Québec a aussi attiré mon attention. C’est dans le mandat de la chaîne de faire les choses différemment, mais on sent aussi que les chaînes généralistes le sont de moins en moins et se spécialisent à leur tour dans le but d'offrir de beaux environnements pour les annonceurs.

Quelles sont les valeurs sûres?
Toutes les émissions de rendez-vous qui génèrent d’importantes cotes d’écoute: les galas, le hockey, Tout le monde en parle, La Voix junior. En ce concerne les dramatiques, on retrouve L’ÉchappéeUnité 9District 31, L'Imposteur. Ce sont des émissions de bonne qualité qui accrochent les téléspectateurs. De plus, qu'elles soient regardées en direct ou en différé, elles sont regardées. C’est sûr que pour les annonceurs, c’est un défi. C’est-à-dire que c’est encore plus important de comprendre les habitudes des consommateurs pour s’imbriquer de différentes façons dans ces environnements-là.

Que manque-t-il dans le paysage télévisuel prévu cette année?
Je note qu’il y a moins de jeux télévisés, moins de comédies de situation. La programmation est davantage axée sur la segmentation de dramatiques dans l’esprit d’Unité 9, où l'on prend un environnement, un groupe de personnes en particulier. Je remarque également que certaines chaînes ont moins de productions originales, notamment Séries+. Pour un annonceur ou un téléspectateur, ce n’est pas l’idéal, mais nous comprenons en même temps que l’offre se différencie par des contenus venant d’ailleurs. Il faut, selon moi, s’assurer de garder un équilibre et que ça ne finisse pas par trop diminuer. 

 

Sandra Wells, vice-présidente, achats, d'Omnicom Media Group

sandra wells

touché!

Qu’est-ce qui vous a marquée des programmations présentées?
Mon équipe et moi avons constaté que la programmation était marquée par les valeurs sûres, sauf certaines exceptions comme Radio-Canada. En effet, celle-ci a assez revampé son lundi soir avec Trop, Faits divers et Olivier.

Quelles sont les nouveautés les plus prometteuses?
On s’attend à un succès d’auditoire pour Faits divers et Olivier. L’émission de variétés Lâcher lousse de TVA, le mardi à 19h, semble aussi prometteuse, mais elle se mesure à District 31. On ignore donc quelle sera sa réception.

Je crois aussi au potentiel de Conversations secrètes avec Paul Arcand, qui vise à concurrencer Tout le monde en parle en matière d’affaires publiques. Elle se veut en quelque sorte une contre-programmation.

Quelle chaîne est la plus audacieuse?
Radio-Canada fait preuve d’audace, dans une perspective de succès critique, pas nécessairement de volume d’auditeurs. La série Trop, qui était présentée sur la plateforme Tou.tv, s’amène sur la grande chaîne, un peu à l’image de Les Simone, qui sort du lot.

De son côté, V ne prend pas beaucoup de risque. J’avais beaucoup aimé que Blue Moon soit présentée sur Club illico, mais elle passera finalement sur la grande chaîne, ce que je trouve assez curieux. En effet, si l'on se fie au modèle américain, il est plutôt rare qu’ils fassent un tel transfert. Je crois que Netflix est un phénomène plus urbain. Lorsqu’on se rend en région, les gens regardent encore largement Club illico. Donc, ceux qui y sont abonnés regarderont les hors-séries.

La venue d’Occupation double à V n’est pas sans risque et l'on ne sait pas si elle servira la chaîne. Elle sera proposée à 18h30 le dimanche, mais il n’y a rien en contre-programmation. Une fois que La Voix junior commencera, peut-être qu'elle sera moins populaire. La génération qui vient embarquera-t-elle autant dans le concept, ou va-t-elle la regarder en cachette, comme un plaisir coupable.

 Quelles sont les valeurs sûres?
Boomerang, La Voix, Unité 9, District 31, L’Échappée, O Secours de BéatriceC’est justement lorsqu’on se penche sur toutes les valeurs sûres présentées qu’on s’aperçoit qu’il n’y a pas beaucoup de nouveautés. Cela dit, je comprends les réseaux. Dans la dernière année et demie, les subventions à la production tardent à entrer. Donc, il est normal qu’ils soient plus conservateurs. Télé-Québec a quand même une belle croissance, ils avaient des succès d’office, mais en même temps, l'on dirait qu’ils s’installent dans un créneau à leur avantage.

Que manque-t-il dans le paysage télévisuel prévu cette année?
À part certaines exceptions comme les galas Juste pour rire, peu de séries plus légères sont offertes. Les programmations sont plus axées sur les séries lourdes.

Aussi, de nos jours, la saison audiovisuelle finit plus tôt et l’automne commence plus tard. Je me demande pourquoi il n’y a pas de contre-programmation estivale proposée. Il y a bien sûr Les Chefs, mais plusieurs séries pourraient être testées durant l’été, comme aux États-Unis. Cela permet ainsi de créer un engouement.

À lire dans un second article: les avis de Véronik L’Heureux, directrice média chez Dentsu Média et d'Ahmed Megdiche, directeur de comptes à Espace-M.

 

 

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