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Jean Pelland: résoudre le besoin de collectivité

Le consommateur et le citoyen ont de nouvelles exigences à ce qui a trait à leur rapport à l'espace. Comment répondre à leurs besoins de collectivité dans un contexte commercial? Entretien avec Jean Pelland, associé principal de Sid Lee Architecture.

Depuis la fondation de votre première firme d’architecture, Nomade, et avec l’association auprès de l’agence Sid Lee en 2009, vous avez élaboré une approche distinctive en architecture, avec un volet communication et stratégie. Qu’est-ce qui caractérise votre vision de l’architecture?
L’aspect stratégique est vraiment l’élément clé. […] On couvre une bonne partie de ce qu’un architecte fait typiquement dans un mandat, mais on va beaucoup plus loin dans l’analyse de l’expérience, celle des marchés, le positionnement des projets. On est donc appelés à repositionner ces projets ou carrément prendre un secteur donné, puis proposer une nouvelle vision complète, une réinvention d’un aspect ou d’une utilisation type.

«Ce n’est pas tant le design qui est le point de départ dans une conversation comme celle-là, c’est le positionnement ou le type d’offre qu’on cherche à créer pour l'avenir.»

Vous avez réimaginé l’hôtel Reine Élizabeth à Montréal, comment votre approche s’exprime dans ce type de mandat?
Dans ce cas-ci, le mandat devait se résumer à une rénovation d’hôtel. Il s’est avéré être un repositionnement de l’établissement. Le Reine Élizabeth était typiquement connu pour accueillir des conférences. Il avait été pensé il y a plusieurs années selon les standards du marché ou du secteur des affaires de l’époque. On a donc complètement revu l’expérience du client pour l’amener dans un autre univers, soit le campus d’affaires. Cela change complètement ses paramètres qui comportent maintenant de la curation, du contenu, avec des expériences qui varient tant sur le plan affaires, de la rencontre et de la réunion. On a repensé chaque aspect pour créer une nouvelle expérience. C’est l’élément distinctif. Ce n’est pas tant le design qui est le point de départ dans une conversation comme celle-là, c’est le positionnement ou le type d’offre qu’on cherche à créer pour l'avenir.

projet reine Élizabeth

On peut facilement associer la notion d’expérience à l’éphémère, alors que l’architecture s’inscrit dans une volonté de pérennité. Y a-t-il une contradiction dans la réalisation de projets qui servent des offensives de marketing ou des tendances et les fondements du métier d’architecte?
L’expérience humaine existe depuis toujours, ce n’est pas un sujet éphémère. C’est plutôt le type d’expériences qu’on suggère qui change et qui va continuer d'évoluer. Il y a un monde de différences entre ce qu’on proposait au début de ma carrière et ce qu’on propose aujourd’hui. Ce changement va s’opérer autant dans la prochaine décennie que dans un avenir lointain. La pérennité a tout à fait son rôle là-dedans. On devient des gardiens, pour essayer d’éviter les phénomènes de mode et trouver des idées pouvant durer et appropriées dans le contexte d’un projet.

«L’expérience humaine existe depuis toujours, ce n’est pas un sujet éphémère.» 

Le permanent devient le terrain de jeu de l’éphémère; je ne les vois pas comme des contradictions. La partie permanente, comme un équipement urbain civique, sera efficace parce qu’il pourra recevoir le temporaire. Si ce temporaire-là change, tant mieux!

 

Vous vous intéressez grandement au secteur culturel où vous souhaitez mettre votre expertise à profit. Pourquoi cet intérêt pour la culture?
On pourrait réinventer des modèles, créer des combinaisons en matière d’espaces ou d’environnement, des combinaisons qui permettraient d’avoir des équipements culturels hybrides qui serviraient différentes fonctions. On pourrait croiser le monde du divertissement, de l’hôtellerie, de l’équipement culturel et de bureaux dans un multiemploi, de façon plus compatible et plus liée. C’est un sujet qui nous préoccupe énormément en ce moment: penser aux façons dont l’équipement culturel pourrait être efficace sur le plan commercial.

Concrètement, avez-vous commencé à mettre en pratique ce type d’approche?
Le projet pour lequel on travaille à Laval regroupe beaucoup de ces composantes, comme des plateaux d’animation et des zones de collaboration. […] Le développeur privé à qui appartient ce terrain a tenté de comprendre quel était le besoin du secteur plutôt que d’aborder le projet de façon traditionnelle. On s’est alors questionné sur le genre d’intervention qu’on devait proposer en étant à proximité d’un métro, d’un amphithéâtre, d’une patinoire. On a travaillé à créer un projet qui lie tous les aspects de ce secteur. Dans un projet comme celui-ci, il y aura des espaces de coworking, une patinoire, des jeux d’eau, un espace théâtral, une surface de projection pour le cinéma en été. C'est un genre d’équipement pas tellement utilisé dans un projet de développement privé. On crée des zones afin que les lieux puissent accueillir des événements, on conçoit une infrastructure pour recevoir un festival de camions alimentaires, par exemple.

Pensez-vous que ce besoin de rassemblement constitue une préoccupation grandissante en architecture?
Oui, même au chapitre des projets privés, il y a plus d’attention accordée aux espaces privés-publics dans les zones qui, à l’époque, étaient jugées comme des zones privées à utilisation exclusive. Donner plus de place à ce type d’installation fait maintenant partie du lot d’aménités que les projets vont offrir à leur propre clientèle, tout en les partageant avec la collectivité. Dans le cas du projet à Laval, on cherche à faire, pour la collectivité réduite du secteur, des zones de plantation et des jardins sur les toits, par exemple. Je ne pense pas que ce soit une préoccupation éphémère. C’est une réflexion beaucoup plus marquée chez les architectes de penser leurs projets avec un lien plus grand avec le domaine public. Le souci d’offrir ces espaces est de plus en plus présent dans les projets de développement. C’est même une préoccupation des développeurs. Autrefois, elle était moins présente, maintenant, c’est presque devenu une obligation.

C’est un sujet qui nous préoccupe en ce moment: penser aux façons dont l’équipement culturel pourrait être efficace sur le plan commercial.

Pourquoi pensez-vous que ce souci d’intégrer des espaces publics au sein de projets privés est devenu aussi important?
Parce que les besoins des gens ont changé. Quand ils cherchent un milieu de vie, ils considèrent davantage sa capacité à combler leur besoin de collectivité et sont préoccupés par plein de considérations qui n’existaient pas il y a 10 ans. Beaucoup de ce qu’on proposait à l’époque comportait des notions d’exclusivité. Maintenant, l’idée du partage, de collaboration, d’environnement plus ouverts est devenue monnaie courante. On a qu’à regarder l’aspect festif de la ville, il y a une communion qui en émerge. Une grande partie de la population recherche des environnements collectifs, s’éloignant de l’idée d’aller en banlieue pour avoir son univers contrôlé et clôturé. Fondamentalement, la réduction de la taille des familles crée un besoin de communication et de communion entre les gens. Je pense que c’est un changement de société.

espace montmorency, laval

ESPACE MONTMORENCY, LAVAL

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