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Réaliste, un «Amazon québécois»?

L'idée lancée par Alexandre Taillefer de créer un «Amazon québécois» est-elle une solution réaliste et envisageable? Léopold Turgeon, du Conseil québécois du commerce de détail (CQCD), Jean-Michel Ghoussoub, d'U92, et Mai Thi Thanh Thai de HEC Montréal se prononcent sur la question.

Dans le cadre de la conférence Hop! Le Sommet du commerce de détail, organisé par le CQCD, Alexandre Taillefer a tenu une allocution dans laquelle il invitait les détaillants d'ici à se regrouper pour former un «Amazon québécois». Selon ce que rapporte La Presse, son objectif est d'agir collectivement face au géant numérique, avantagé sur le plan fiscal par rapport aux commerçants québécois, et dont la mainmise sur le commerce en ligne représente un frein à la croissance et la pérennité des affaires ici.

Une discussion à avoir

«Cette déclaration sensibilise les Québécois à l'effet des géants numériques sur le commerce d'ici.»
– Léopold Turgeon

Pour Léopold Turgeon, président-directeur général du CQCD, au-delà de son réalisme ou de son potentiel, l'idée d'Alexandre Taillefer a le mérite d'amener sur la place publique un enjeu qui doit être discuté. «Est-ce que de créer un Amazon québécois est la solution? Je ne sais pas. Y a-t-il d'autres solutions potentielles? Probablement. Mais au moins, cette déclaration sensibilise les Québécois à l'effet des géants numériques sur le commerce d'ici.»

Le spécialiste explique que, pour le moment, le CQCD ne possède pas assez de données pour porter un jugement sur la faisabilité d'un Amazon québécois, mais précise que «les entreprises numériques étrangères sont la vraie compétition au Québec. Ces géants font un travail remarquable, il faut le dire, mais nous devons trouver des moyens pour contrecarrer ensemble ces modèles qui ne contribuent en rien à notre économie.»

«La responsabilité de s'adapter incombe autant aux acteurs économiques que politiques.»
– Léopold Turgeon

Il souligne de plus l'arrivée imminente aux États-Unis d'Alibaba, géant chinois du commerce en ligne, et des effets à prévoir de cette percée en Amérique sur l'environnement d'affaires québécois.

«Si Amazon a déjà un impact important, avec Alibaba, nous allons être servis... La responsabilité de s'adapter incombe autant aux acteurs économiques que politiques. Si l'on n'ajuste pas le tir tous ensemble, il m'apparaît clair qu'on se dirige tout droit vers un processus désavantageux pour le commerce de détail au Québec.»

Plusieurs pièces au casse-tête

«La menace ne vient pas uniquement des géants numériques.»
– Jean-Michel Ghoussoub

De son côté, Jean-Michel Ghoussoub, vice-président, associé, de l'agence numérique U92, se dit moins convaincu par l'idée de créer un «Amazon québécois». Pour lui, la menace ne vient pas uniquement des géants numériques, «mais bien plus encore d’une tendance lourde qui amène les fabricants à vendre directement aux consommateurs sans recourir aux distributeurs ni aux détaillants. Cela leur permet d'éliminer deux marges, d’avoir le contact direct avec leurs consommateurs ainsi qu'un meilleur contrôle de la relation commerciale.»

Selon Jean-Michel Ghoussoub, la clé du succès du commerce en ligne passe surtout par le développement d'une offre locale unique, «un peu comme Alexandre Taillefer avec Téo Taxi face au géant américain Uber. Téo ne sert pas un plus grand territoire et n’est pas moins cher qu’Uber. Par contre, son offre est unique: voitures électriques, service courtois, permis de taxi en règle, siège social au Québec, etc.» Pour assurer leur survie, Jean-Michel Ghoussoub estime que «les détaillants doivent démontrer leur valeur ajoutée dans la transaction entre le consommateur et le fabricant.»

Même son de cloche du côté de Mai Thi Thanh Thai, professeur agrégé de HEC Montréal et rédactrice en chef du Journal of Small Business & Entrepreneurship, qui indique être «100% en accord» avec l'idée de créer une marque de commerce capable d'être une référence dans la tête des consommateurs québécois, mais contre l'idée de créer «un copy-cat d'Amazon».

«Il faut présenter une vraie proposition de valeur aux détaillants et aux consommateurs.»
– Mai Thi Thanh Thai

«Il faut présenter une vraie proposition de valeur aux détaillants ainsi qu'aux consommateurs. Pourquoi devraient-ils utiliser un Amazon québécois quand il existe déjà des plateformes prêtes à utiliser (Kijiji, Amazon, eBay, Craigslist, etc.)?»

Mai Thi Thanh Thai souligne que plusieurs entreprises utilisent désormais Facebook comme magasin en ligne, «car il est extrêmement facile d'y créer une boutique virtuelle et que le nombre de personnes qui se connectent chaque jour sur cette plateforme est énorme». De plus, elle rappelle les services d'entreprises comme Aliexpress, «qui connecte les consommateurs directement avec des producteurs chinois offrant la livraison sans frais au Canada et dans plusieurs autres pays».

En somme, «pour créer un nouveau portail électronique efficace, il faut réfléchir à plusieurs facteurs autres que les enjeux techniques de la plateforme», conclut Mai Thi Thanh Thai.

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