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Ça prend un village pour être heureux (nos amis virtuels ne comptent pas)

La technologie remplace de plus en plus les interactions humaines, alors que des recherches témoignent des conséquences de cette absence de réel contact. Voici une version abrégée d'une entrevue accordée par l'auteure Susan Pinker à Thane Calder, président de CloudRaker.

Susan Pinker est l'auteure du livre The Village Effect: How Face-to-Face Contact Can Make Us Happier, Healthier, and Smarter

À quelle vitesse notre relation avec le web évolue-t-elle et comment cela nous transforme-t-il?

Susan Pinker: Le nombre d’adultes qui utilisent internet croît à un rythme fou. Selon le groupe Pew Research Center, 14% des adultes américains étaient connectés en 1995; le pourcentage s’élève maintenant à 87%, une augmentation de 73% en une seule génération.

Internet constitue l’un des changements les plus radicaux depuis que les automobiles sont devenues abordables vers la fin des années 20, et il a déjà des effets irrévocables sur la famille, la société, l’éducation et le monde des affaires. Aussi révolutionnaire que l’arrivée de l’automobile, la technologie numérique est aujourd’hui si utile et si performante que très peu de gens sont conscients des coûts sociaux de son arrivée – en fait, peu s’attardent à cette question. Des études démontrent qu’à long terme, les conséquences d’un manque d’interactions sociales réelles sont plus néfastes pour la santé que de fumer un paquet de cigarettes par jour ou de souffrir d’obésité.

LA TECHNOLOGIE NUMÉRIQUE EST AUJOURD’HUI SI UTILE ET SI PERFORMANTE QUE TRÈS PEU DE GENS SONT CONSCIENTS DES COÛTS SOCIAUX DE SON ARRIVÉE.

Actuellement, les recherches nous confirment que l’interaction en personne représente la plus importante forme de contact social, car elle procure des bienfaits physiques et psychologiques. Selon des études dirigées par Lisa Berkman de l’Université Harvard et par Julianne Holt-Lunstad de l’Université Brigham Young, les gens qui font l’expérience de formes diversifiées de contact social – intime ou plus distant, comme le contact avec des voisins et des collègues – mènent une meilleure vie lorsqu’on les compare à ceux essentiellement solitaires et isolés ou ceux dont le contact social est presque exclusivement numérique.

De plus, à mesure qu’ils vieillissent, ceux qui connaissent un plus haut taux d’interactions sociales en personne subissent deux fois moins de détérioration cognitive que ceux moins actifs socialement. Ces données sont affreusement importantes. Pourtant, très peu de gens en parlent ou sont au fait de ces réalités. Il faut croire que la solitude est devenue un plus grand tabou que le sexe.

Pensez-vous que cette tendance vers des relations profondément ancrées dans le web s’inversera un jour? 

Susan Pinker: Je ne vois pas de résultats de recherches démontrant que les gens réduisent la quantité de temps qu’ils passent en ligne.

C’est la même chose en ce qui concerne les repas: manger un souper minutieusement préparé entre amis est assimilé au fait de dévorer un plat de restauration rapide seul dans son véhicule. On ingère peut-être le même nombre de calories, mais la satisfaction – ainsi que la sécrétion d’hormones et de neurotransmetteurs – n’est vraiment pas la même, en plus d’avoir des effets physiques et psychologiques bien différents. En fait, nous ignorons même si les gens savent qu’ils peuvent contrôler leur présence en ligne. Quand j’ai mené mes recherches pour The Village Effect, de 2011 à 2013, j’ai constaté que dans les sondages sur l’emploi du temps, le gouvernement fédéral avait regroupé les activités en ligne et celles en personne dans la même catégorie. Cela veut dire que passer un samedi matin à acheter des légumes dans un marché équivaut à cliquer pour réaliser des achats sur le site web d’une épicerie en ligne comme Peapod.

LES GENS COMMENCENT À PRENDRE CONSCIENCE DES CONSÉQUENCES DE LEUR OBSESSION POUR LES APPAREILS NUMÉRIQUES SUR LEUR SANTÉ ET LEURS RELATIONS INTERPERSONNELLES. 

Cela dit, il y a en quelque sorte une tendance contraire, puisque les gens commencent à prendre conscience des conséquences de leur obsession pour les appareils numériques sur leur santé et leurs relations interpersonnelles. Je pense aux maisons, aux restaurants et aux clubs privés où les téléphones intelligents sont déconseillés, sinon bannis lorsqu’on se retrouve à table. C’est une bonne chose, à mon avis. Cela rétablit la salle à manger en tant qu’espace de rencontre interpersonnelle, ce qu’elle a été depuis 10 000 ans.

Un autre exemple: l’investissement majeur aujourd’hui des cadres supérieurs afin de permettre des réunions en personne. Ce genre de rencontre est de plus en plus rare de nos jours, et ceux qui détiennent le statut et le pouvoir nécessaires afin de les rendre possibles n’hésitent pas à puiser profondément dans les poches de leur entreprise – ou même dans celles de leur propre pantalon – pour couvrir les frais qu’elles occasionnent.

Cela se produit aussi dans le monde de l’éducation. Les parents qui peuvent se le permettre paieront pour que leurs enfants aient accès à des classes moins nombreuses qui offrent un rapport pédagogique étroit entre élèves et enseignants. Que ce soit à la maternelle ou à l’université, le contact interpersonnel entre des enseignants hautement qualifiés et des étudiants, ou entre mentors et protégés (un contact plus efficace que n’importe quel programme numérique, selon certains économistes), est aujourd’hui très coûteux. Beaucoup de gens sont pourtant prêts à payer pour ce type de service, incluant les cadres supérieurs des entreprises qui œuvrent dans le web.

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L'entrevue intégrale est présentée dans le magazine Cloud&Co No 2

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