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Où s’en vont les médias traditionnels?

Réunis à C2 Montréal, Guy Crevier, Marie-France Bazzo, Guy A. Lepage et Olivier Royant discutent de la relation des médias traditionnels avec les nouvelles plateformes offertes par le web et la mobilité. 

Olivier Royant et le format papier

Olivier Royant est directeur de la rédaction de l'hebdomadaire français Paris MatchS’il s’est adapté au numérique en 2009, son format papier reste en kiosque. Selon Olivier Royant, cette présence physique est non seulement pertinente, mais importante afin de conserver l’engagement des lecteurs. «Un magazine, c’est un objet personnel que les gens adoptent et traînent avec eux. Nous voulons conserver ce "moment Match" dans la vie des Français.» Pour Paris Match, le numérique constitue donc un support pour le produit principal, le magazine de papier.

Deux aspects du web pourraient toutefois déjouer le format physique: la popularité de la vidéo et l’importance du buzz. Concernant le premier, Olivier Royant n’est pas inquiet. Il est convaincu que la vidéo ne remplacera pas la photo, qui, selon lui, demeure un des médias avec le plus d’impact. «La photo du petit Aydan échoué sur une plage de Turquie a réellement mis la crise des migrants à l’ordre du jour, pas une vidéo.»

Quant à l’importance du buzz, Olivier Royant refuse de lui donner une trop grande importance. «Le buzz, c’est ce qui remplace le scoop. On recherche le clic et le visiteur unique. Mais ce qui est réellement important, c’est l’engagement des lecteurs. Et cet engagement, on le stimule avec du contenu intelligent et approfondi. Mieux vaut se concentrer sur la création de contenu de qualité que de publier le plus possible dans une journée.»

La Presse+ selon Guy Crevier

Il y a trois ans, Guy Crevier, président et éditeur de La Presse, se trouvait face à un défi de taille: le lectorat des journaux était en chute libre, le modèle d’affaires traditionnel des quotidiens de papier ne tenait plus la route et chacun tentait de faire sa place sur le web. Alors que plusieurs se sont tournés vers le modèle du mur payant, Guy Crevier et son équipe ont décidé de se concentrer sur un format gratuit offert sur tablette. Ainsi, est née La Presse+.

Guy Crevier ne regrette pas ce choix. Selon lui, cela permet à l’équipe du quotidien de créer du contenu plus riche, agrémenté de graphiques interactifs et de vidéo.

Qui plus est, le nouveau format de La Presse lui offre d’importantes données sur son lectorat. «Maintenant, nous pouvons savoir quels sont les articles les plus lus, par qui ils sont lus, ceux qui suscitent le plus d’engagements, les sujets les plus populaires, etc. Avec le format de papier, toutes ces mesures étaient impossibles à obtenir de façon précise.»

Fait intéressant: il y a trois ans, l'achalandage occasionnel de La Presse (ces lecteurs irréguliers non abonnés) provenait essentiellement des moteurs de recherche, alors que les gens souhaitaient se renseigner sur des sujets précis. Aujourd’hui, 75% de cette clientèle provient directement de Facebook.

«La transformation des médias ne fait que commencer.»

Guy Crevier se mouille: «La transformation des médias ne fait que commencer.» Mais selon lui, ce n’est pas la première fois que les médias sont confrontés au changement. Et le cycle actuel est similaire aux précédents. Si la plupart suivent les modes, les médias qui survivront sont ceux qui se différencieront et créeront un ADN fort.  

guy a. lepage

Guy A. Lepage : la place des créateurs sur le web

Guy A. Lepage connaît bien la télévision québécoise. Animateur, producteur, réalisateur, auteur et comédien, il travaille dans ce milieu depuis longtemps. Pour lui, le web, c’est une carte de visite exceptionnelle. Mais l’essence du contenu vidéo demeure en télévision traditionnelle. Son raisonnement: si le web est payant pour les Netflix de ce monde, il ne l’est pas pour les créateurs, comme les auteurs. «Le web attire des milliards en revenus, mais cet argent ne va pas aux créateurs. Parce que, si les câblodistributeurs sont légalement obligés de favoriser la production de contenu, Facebook et YouTube ne le sont pas.» C’est pour cette raison que, selon lui, les artisans qui commencent sur le web le voient généralement comme un tremplin vers les médias traditionnels. «Donc, si le web veut vraiment concurrencer la télévision, son avenir passe nécessairement par un plus grand respect et un plus juste paiement des créateurs.»

«L'avenir passe nécessairement par un plus grand respect et un plus juste paiement des créateurs.»

Mais il constate tout de même que la télévision doit aujourd’hui être accessible sur différentes plateformes. Il donne en exemple son émission Tout le monde en parle. En 2004, Guy A. Lepage refusait qu’elle soit rediffusée, voulant en faire un rendez-vous hebdomadaire à ne pas manquer. «Mais je me suis rendu compte que, si les gens avaient envie de la regarder, ils voulaient aussi voir les Oscar ou le Super Bowl.» Maintenant, Tout le monde en parle est donc aussi présentée sur Tou.tv, où de 20% à 25% de son auditoire se retrouve.

Marie-France Bazzo et la diversité médiatique

Quant à Marie-France Bazzo, elle refuse de choisir parmi les différents médias. «Je suis convaincue que la radio, la télé, le numérique et l’écrit sont tous des médias nécessaires au bon fonctionnement de l’industrie. Chacun offre une flexibilité et une approche particulière qui permet de toucher les sujets différemment.»

marie-france bazzo

Également, l’animatrice insiste sur l’importance de varier entre les éditeurs et les diffuseurs. Parce que chaque journal, chaîne ou site a une ligne éditoriale soigneusement réfléchie, elle considère qu’il est essentiel de s’informer auprès de plusieurs sources de contenu pour obtenir un portrait complet. D’ailleurs, tous les membres du panel sont d’accord: c’est la meilleure façon de se confronter à des histoires vers lesquelles nous n’irions pas naturellement et que l’algorithme de Facebook ne nous propose pas.

Conclusion

Les panélistes étaient d’accord, les médias traditionnels doivent se repositionner. Toutefois, ce n’est pas le contenu ou le produit qui est désuet, mais plutôt sa forme qui ne correspond plus aux besoins des lecteurs et auditeurs. Le défi: trouver la meilleure façon pour fournir du contenu approfondie et de qualité tout en s’adaptant aux nouveaux joueurs avec un modèle d’affaires rentable et réaliste.

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