La référence des professionnels
des communications et du design

Sexiste, l'industrie de la pub?

La Journée internationale de la femme approche, et la question refait inévitablement surface: les femmes sont-elles toujours victimes de sexisme dans leur milieu de travail? Les auteures et directrices de création Janet Kestin et Nancy Vonk ont leur mot à dire sur la question.

Un pavé dans la mare
«Parce qu’elles sont merdiques»: c’est la réponse servie par le directeur de création mondial du réseau Ogilvy, Neil French, lors d’une conférence à Toronto en 2005, lorsqu’on lui a demandé pourquoi il y avait si peu de femmes dans des postes de direction de création.

Pour Nancy Vonk et Janet Kestin, anciennement à la tête de la création d’Ogilvy & Mather Toronto et coauteures du livre Darling you can't do both - and other noise to ignore on your way up, ce fut une révélation: l’industrie de la publicité, dans laquelle elles avaient fait leurs classes et gravi les échelons, était sexiste. «Neil French était un ami, un mentor. Dans notre industrie, il était au sommet, créativement… Janet et moi étions assises dans la première rangée au moment où il a fait cette déclaration. Nous nous sommes immédiatement regardées et avons pensé: cette amitié est morte à nos yeux.»

La déclaration incendiaire de Neil French – qui a fini par démissionner de son poste quelques semaines plus tard – a été le déclencheur d’un débat abondamment nourri par la suite. Nancy Vonk a notamment signé un texte sur le site ihaveanidea.org afin de dénoncer l’attitude de son patron. Si les messages et commentaires de soutien ont abondé, Nancy Vonk et Janet Kestin ont également été soufflés de la quantité de commentaires «laids, méchants et misogynes» soutenant les propos de Neil French. «Nous étions sous le choc de constater ce niveau de négativité et de colère face aux femmes.»

«Comme plusieurs femmes, je ne voulais pas moi-même me mêler au débat de la parité homme-femmes.»

Sourdes oreilles
Si elles avaient encore le moindre doute que le sexisme était existant dans la pub, ceux-ci ont été vite dissipés. Par ailleurs, en participant au débat, Nancy Vonk souligne qu’elle cherchait surtout à aborder la question de front… afin de reconnaître sa propre contribution à l’enjeu du préjugé négatif que subissent encore les femmes: «Avec cet épisode, j'ai été forcée à reconnaître qu’il y avait un problème. Comme plusieurs femmes qui accèdent à des postes de direction, je ne voulais pas moi-même me mêler au débat de la parité homme-femmes: j’avais du succès, et je ne voyais pas pourquoi les autres femmes ne pourraient pas en connaître. Je me disais que ce qui les retenait n’était pas leur sexe, mais autre chose. L’ambition? Le travail? J’aurais dû me rendre compte que c’était un peu étrange – j’avais moi-même déjà été témoin de sexisme, ou recueilli les témoignages d’autres femmes. Je faisais, comme plusieurs, la sourde oreille. La sortie de Neil French était extrême, mais m’a ouvert les yeux.»

Reconnaître et nommer le problème: il s’agit de la première étape au changement, selon les deux auteures, aujourd’hui à la tête de Swim, une agence de consultation spécialisée en leadership créatif. «Pendant longtemps, lorsqu’on évoquait le sexisme dans le marché du travail, on parlait des femmes comme s’il s’agissait d’un groupe cible particulier, plutôt que comme la moitié de la population», estime Janet Kestin, qui souligne que l’initiative LeanIn.org a grandement contribué à remettre la question au goût du jour. L’organisme lancé en 2013 par la directrice des opérations de Facebook, Sheryl Sandberg, a pour mission d’encourager et de soutenir les femmes dans leurs ambitions.

À qui la responsabilité?
Si la question fait fréquemment surface dans les médias depuis, Janet Kestin et Nancy Vonk croient que les discussions ne suffisent pas, qu’il faut également prendre des mesures concrètes pour changer la situation, qui connaît encore trop peu de progrès selon elles. Parmi les pistes de solution, elles encouragent notamment les femmes à se manifester, à partager leur expérience au moment-même où elles sentent subir une discrimination.

Les entreprises et organisations doivent avoir un rôle beaucoup plus actif dans le débat.

Elles croient aussi que les entreprises et organisations doivent avoir un rôle beaucoup plus actif dans le débat: «On met l’accent sur ce que les femmes doivent faire, mais les entreprises, et les gens de pouvoir qui s’y trouvent doivent commencer à penser à ce qu’ils veulent faire de leur pouvoir, rappelle Janet Kestin. Les femmes doivent encore travailler fort aujourd’hui pour être vues et entendues, faire valoir leur talent. Mais leurs leaders doivent aussi se montrer attentifs, les écouter et les soutenir dans leurs aspirations.»

«Les entreprises doivent aussi dire publiquement qu’elles embrassent la diversité et que les partis pris ne seront pas tolérés. Elles doivent rappeler que cette diversité est profitable, qu'elle mène à de meilleurs résultats», souligne pour sa part Nancy Vonk.

«Les femmes dans les postes de leadership doivent donner la main à celles en ascension, ou qui essaient de l’être. C’est fondamental.»

Finalement, les femmes se trouvant dans des postes de leadership ont-elles la responsabilité d’être des mentors pour leurs jeunes collègues? «Assurément. Elles doivent donner la main à celles en ascension, ou qui essaient de l’être. C’est fondamental.»

Quant aux hommes, encore peu présents au sein de ces débats, les auteures croient que c’est dans le renforcement positif et la prise de parole qu’ils finiront par contribuer au changement: «Il faut leur montrer qu’ils sont les bienvenus, puis les féliciter de se joindre à nous. Ils verront, comme nous, que tout le monde y gagne.»

Un peu de lecture
Darling you can't do both - and other noise to ignore on your way up est paru chez Collins en 2014. Le titre de l’ouvrage de Janet Kestin et Nancy Vonk donne le ton: les femmes doivent s’armer de détermination pour arriver à leur fin dans un milieu qui favorise généralement les hommes. Le principe est simple: les auteures proposent un livre à la manière how-to, divisé en chapitres de règles à transgresser: «Les gentilles filles ne sont pas agressives», «Le réseautage, c’est pour les hommes», «Les bonnes choses arrivent à ceux qui savent attendre», etc. 

Sans doute que ces règles, forgées au fil de leurs expériences, les ont menées vers la voie du succès: parmi les distinctions qu’elles ont obtenues au cours de leur carrière, on les trouve dans le Top 50 Creative People (2008) du magazine Creativity, Advertising Women of the Year aux concours WIN et AWNY (2007), et au palmarès des 100 femmes les plus influentes en publicité selon le magazine Advertising Age en 2012.

En couverture: Janet Kestin et Nancy Vonk

comments powered by Disqus