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Patrick Beauduin: de grande gueule à juste leader

À l’occasion du lancement de son livre Le long parcours d’une grande gueule, l’ancien publicitaire et gestionnaire revient sur son parcours professionnel et sa vision du leadership.

patrick beauduin

Grande gueule
Patrick Beauduin dresse un portrait sombre de son apprentissage du leadership, dont il retrace les origines à son enfance dans un Congo belge où son seul statut de colon blanc lui conférait tous les droits. Cette «grande gueule» autoproclamée s’est ensuite frayé un chemin vers le milieu publicitaire, qui ne tarda pas à le couvrir d’éloges et de trophées en Belgique, avant d’atterrir en grande pompe chez BCP à Montréal en 1994. À l’époque, Yves Gougoux l'a présenté à l’industrie comme une star de la pub… industrie que le principal intéressé juge avoir nourrie de son goût du pouvoir, son arrogance, sa superficialité.

«Il y a une trentaine d’années, dans l’industrie de la publicité, un grand créatif était arrogant, agressif, obsédé par le pouvoir.»

Lorsqu’on demande aujourd’hui à Patrick Beauduin s’il aurait pu être un leader différent de celui qu’il décrit dans son livre, il rappelle que l’insolence était un trait caractéristique du créatif de l’époque: «Il y a une trentaine d’années, dans l’industrie de la publicité, un grand créatif était arrogant, agressif, obsédé par le pouvoir.» Un comportement prétentieux exacerbé par l’accession à de postes de direction, selon lui: «Il y avait quelque chose de pervers dans ce système: cela faisait partie de votre crédibilité. Lorsqu’on arrivait au sommet et qu’on avait raflé tous les prix, on affirmait notamment ce prestige en affichant un certain mépris de ceux autour de soi.»

Deux ans après son arrivée au Québec, BCP fut vendue à Publicis et Patrick Beauduin a perdu son emploi au sein de l’agence. Deux jours plus tard, sa femme le quittait après 15 ans de vie commune. C’est à ce moment que le directeur de création a entamé un grand chantier visant à renouer avec ses valeurs profondes ainsi qu’avec les autres. Dans son volume, il écrit: «Je venais en ces temps de reconstruction de simplifier drôlement mon quotidien, car je bazardais tout son attirail de mises en scène pour lentement découvrir une autre façon de diriger: celle de la sincérité, de la cohérence avec ce qu’il y avait de plus profond en moi, mes valeurs.»

Une relève prometteuse
S’il admet avoir mis du temps à faire cette mise au point, arrivée tardivement au cours de sa carrière, Patrick Beauduin cherche aujourd’hui à communiquer ses réflexions, notamment auprès de la relève, qu’il côtoie dans le cadre du DESS en communication-marketing de HEC Montréal (programme qu’il a cofondé). «Avec la conscience que j’ai prise avec l’âge et l’expérience, je trouvais important de partager avec eux un peu de cette réflexion éthique et morale sur le comportement dans l’entreprise.»

«Aujourd’hui, avec le numérique, tout est calculable. On est moins dans les coups d’esbroufe.»

Patrick Beauduin voit d’ailleurs en cette relève un leadership tourné vers l’écoute et davantage préoccupée par les questions d’éthique et de moralité que celui de sa génération. Il attribue ces changements à l’avènement de l’ère numérique, qui a profondément changé le métier. «Il y a 25 ans, le créatif carburait beaucoup plus à l’intuition. Avec son palmarès et son portfolio, il pouvait imposer ses idées. Aujourd’hui, avec le numérique, tout est calculable. On est moins dans les coups d’esbroufe.»

De plus, l’industrie présente une approche plus collaborative, selon lui: «Auparavant, le métier était très basé sur l’individu, le star système. La cocréation est beaucoup plus répandue aujourd’hui. Personne ne peut prétendre d’avoir trouvé l’idée du siècle tout seul.»

Rester à l’écoute
Dans un entretien accordé à Marie-France Bazzo pour le collectif De quels médias le Québec a-t-il besoin? (2015), Patrick Beauduin avait notamment reproché aux médias québécois leur «fainéantise» et leur incapacité à offrir une valeur ajoutée à la société d’ici, qui accèdent aujourd’hui aux médias du monde entier en quelques clics. Un «dérapage verbal» qu’il dit regretter fondamentalement – et pour lequel il s’était formellement excusé à la direction de La Presse, particulièrement écorchée au passage.

«Je pense que nous devrions encourager les leaders à être beaucoup plus à l’écoute de ce qui se passe autour d’eux.»

Ce commentaire était certes malencontreux aux yeux de celui qui a également occupé le poste de directeur de la radio de Radio-Canada de 2010 à 2013, mais elle incite à la réflexion sur le leadership exercé au sein des grandes entreprises en général, et des médias en particulier. À la lumière de sa propre expérience, quels conseils se permettrait-il de donner à ceux qui gouvernent aujourd’hui ces organisations?

À l’instar des conclusions qui teintent Le long parcours d’une grande gueule, Patrick Beauduin préconise surtout l’ouverture: «Sincèrement – et je ne vise personne en particulier – je pense que nous devrions encourager les leaders à être beaucoup plus à l’écoute de ce qui se passe autour d’eux. Nous sommes passés à des structures de leadership verticales à une culture horizontale. Il faut partager; on est plus seul propriétaire de ses idées. Les leaders d’hier ont encore tendance à être isolés du monde et, fatalement, sont moins conscients des grandes mutations, qui se produisent extrêmement vite. Regardons l’histoire: la révolution du livre a pris cinq siècles à changer le monde. La révolution industrielle en a pris un. La révolution numérique, seulement 15 ans et les changements sont violents. Pour les entrepreneurs, que ce soit dans le monde des médias ou dans le monde tout court, ces changements sont effrayants. C’est ce qui est difficile pour le leader d’aujourd’hui qui manquerait de capacité d’écoute: il peut se retrouver à être largué par rapport aux mutations qui l’environnent et voir son entreprise péricliter.»

Le long parcours d’une grande gueule est publié chez Guy Saint-Jean éditeur. Il s’agit du premier d’une collection de livres de gestion chapeautée par La Maison des leaders. 

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