La référence des professionnels
des communications et du design

Gestion en entreprises créatives: quels défis?

En quoi les entreprises livrant un produit créatif doivent-elles adapter leur approche organisationnelle? Les réponses de Louis-Étienne Dubois, chercheur en gestion de l'innovation de Mosaic et chargé d'enseignement de l'École des dirigeants de HEC Montréal.

louis-étienne dubois

Quelles sont les lignes directrices de gestion optimales à adopter pour les entreprises créatives?
Les entreprises créatives sont aussi souvent, et fondamentalement, des entreprises de production. Il ne faut pas oublier qu’au delà de l’effort de création se cachent des processus opérationnels et organisationnels essentiels à la matérialisation des projets. Qu’en plus du ludique se trouve une foule d’activités nettement moins «sexy»! Une entreprise créative performante parvient à équilibrer ces deux cibles: d’une part, installer les conditions propices à l’exploration de nouvelles idées, d’autre part, mener d’une manière efficace les étapes subséquentes de production.

Des sociétés comme Google et 3M peuvent décider, par exemple, de confier aux mêmes individus ces responsabilités distinctes, mais complémentaires, sous la forme d’aménagements de l’horaire (80% du temps pour des tâches habituelles de production, le reste pour de la création originale). 

Il serait trompeur d’imaginer, à l’ère de l’économie créative, que certaines organisations ont le luxe de se priver de l’apport de leurs collaborateurs

L’important ici n’est pas tant le temps imparti qui détermine le succès des efforts de création, mais bien l’espace de création ainsi dégagé dans lequel la nouveauté peut émerger. On observe aussi, comme forme plus classique, une certaine séparation de ces cibles au sein d’équipes spécialisées. Dans tous les cas, les organisations qui tirent leur épingle du jeu sont celles qui ne négligent pas l’une des activités pour l’autre: celles qui savent livrer une prestation ou un produit de qualité, mais se donnent aussi des temps et des espaces moins normés pour imaginer les projets.

Comment les décideurs doivent-ils adapter leurs méthodes de gestion lorsqu'une entreprise repose en grande partie sur le potentiel créatif de ses employés?
La première question à se poser est peut-être: existe-t-il une entreprise qui ne repose pas aujourd’hui sur le potentiel créatif de ses employés? Il serait trompeur d’imaginer, à l’ère de l’économie créative, que certaines organisations ont le luxe de se priver de l’apport de leurs collaborateurs. Bien entendu, dans une entreprise où la création est le cœur de métier, ces enjeux de gestion n’en sont que renforcés. Les chercheurs qui se sont penchés sur la question, notamment au centre Mosaic d’HEC Montréal, identifient un certain nombre de postures et actions managériales qui permettent de valoriser le potentiel créatif.

Lesquelles, par exemple?
Du nombre, soulignons la capacité du dirigeant à insuffler du sens, à ajuster en continu les défis, à établir les règles du jeu et à tisser des liens entre les collaborateurs. Cela laisse sous-entendre, bien entendu que le dirigeant se donne la peine de connaître les aspirations individuelles, les forces et les faiblesses de ses créatifs, puis prenne fréquemment le pouls pour assurer la progression des projets. Mais cela nécessite aussi une sensibilité propre à la nature souvent immatérielle du travail de création, ainsi qu’une maîtrise de l’allégorie et de la métaphore afin de mieux communiquer avec ses collaborateurs. C’est, en résumé, un pilotage qui offre un soutien à la fois matériel et émotionnel. 

En quoi les attentes des employés créatifs sont-elles différentes de celles des autres employés?

les organisations qui tireNT leur épingle du jeu savent livrer une prestation ou un produit de qualité, mais se donnent aussi des temps et des espaces moins normés pour imaginer les projets futurs.


C’est assez surprenant de constater à quel point les attentes des créatifs se rapprochent finalement de celles des «autres» employés. Car si l’on regarde tout ce qui s’écrit depuis deux ou trois décennies sur la motivation et le climat au travail, on note que les employés heureux sont ceux qui trouvent du sens dans leurs tâches, qui bénéficient d’une liberté d’actions et de moyens et qui développent un sentiment d’appartenance envers le collectif. En ce sens, les créatifs ne sont pas si différents des autres: ils recherchent un projet en phase avec leurs aspirations, dans un cadre qui valorise l’autonomie et qui permet une constante émulation positive avec des collaborateurs de qualité. Ce n’est donc pas (seulement) parce que les Facebook, Apple et Ubisoft de ce monde offrent des milieux de travail très «confortables» (pensons ici aux avantages non monétaires et aux installations physiques cinq étoiles) qu’ils attirent autant de talents créatifs. Plutôt, ces organisations proposent des défis stimulants, mais aussi la latitude et l’accompagnement pour que les créatifs puissent s’épanouir et continuer de se développer.

comments powered by Disqus