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Alexandre Taillefer: «Qui achètera des hamburgers si des robots les préparent?»

Quel sera le fondement des entreprises les plus performantes dans l'avenir? Voici l’intégralité d'une entrevue qu'Alexandre Taillefer, entrepreneur, dragon et associé principal de XPND Capital, a accordée au président de CloudRaker, Thane Calder.

alexandre taillefer

Alexandre Taillefer est le fer de lance de plusieurs entreprises dans le monde des affaires de Montréal. Il préside trois conseils d’administration - incluant celui du Musée d’art contemporain de Montréal -, est membre de deux autres, en plus d’être l’associé principal de XPND Capital, entreprise derrière Real Ventures, un fonds d’investissement qui soutient plusieurs jeunes entreprises. Plutôt que de s’éparpiller, il est toujours entièrement présent, tant physiquement que mentalement. Lorsqu’il se présente pour assurer le suivi d’un projet, il s’attarde minutieusement à la production tout en retenant une vue d’ensemble.

«Je suis persuadé que des entreprises guidées par des valeurs profondes, des valeurs sociales 
profondes, performeront mieux que les autres au cours des 10 prochaines années.»

Ses décisions entrepreneuriales ne relèvent pas de la chance. Il a tiré profit du fait qu’il se positionne au croisement de la société et de la technologie. Dernièrement, l’homme d’affaires s’est attardé à la manière dont nos décisions en matière de transport ont évolué grâce à Uber. Avec sa nouvelle entreprise, Taxelco (une mutuelle de taxis entièrement électriques, du style «par les Montréalais, pour les Montréalais»), il croit être en mesure de créer un modèle d’affaires qui arrive à mieux marier les nouvelles technologies et nos valeurs sociales. Cet intérêt pour les «valeurs profondes» sera, croit-il, le fondement des entreprises les plus performantes des 10 prochaines années.

C’est trop tôt pour se prononcer sur Taxelco, mais les entreprises que vous avez lancées ont toutes été plutôt opportunes, et leurs rachats aussi. Quel est l’élément déclencheur qui fait en sorte que vous vous lancez dans un projet ou, à l’inverse, le quittez?
La dernière chose que je veux dans la vie, c’est m’ennuyer. Quand tu connais bien une industrie ou une entreprise, après trois, quatre ou cinq ans, tu peux réaliser des acquisitions, tu peux tenter de réinventer l’entreprise quelque peu, mais elle n’évoluera pas aussi vite que tu le voudrais, ou encore tu devras apporter des changements que tes investisseurs trouveront trop audacieux.

J’ai commencé avec Intellia, et je ne crois pas qu’il y ait eu d’élément déclencheur à l’époque; je crois que j’ai eu beaucoup de chance. Ça relevait plus de mes champs d’intérêt que d’une méthodologie. Et plus tu acquières de connaissances, plus tu améliores tes compétences, moins tu dépends de la chance — c’est ce que je crois aujourd’hui. Taxelco est donc moins dépendante de la chance que Stingray, qui l’était moins qu’Intellia, et j’espère bien que le succès de ma prochaine lancée en affaires, dans cinq ou 10 ans, sera encore moins une question de chance.

«La société sera sauvée par les gens AVEC des valeurs profondes, mais aussi par les hackers

Pourquoi avez-vous décidé de créer Taxelco?
Taxelco est plus grande que seulement l’industrie du taxi: des valeurs profondes stimulent nos décisions d’affaires.

Je suis persuadé que des entreprises guidées par des valeurs profondes, des valeurs sociales profondes, performeront mieux que les autres au cours des 10 prochaines années. Les membres de la génération Y seront influencés par des entreprises avec ce genre de valeurs, et ils les encourageront.

Ce sont eux, cependant, qui encouragent actuellement Uber, et il semble y avoir un fossé entre ce qu’on croit être la nouvelle économie et les conséquences de l’autorisation qu’on donne à des entreprises comme Uber d’ébranler la société comme elle le fait.

D’un côté, j’ai très confiance en la nouvelle génération, mais de l’autre, je vois des gens d’affaires de 25 ans prendre des décisions ou choisir des orientations très douteuses.

Leur conception de l'avenir, ce qu’ils voudraient que la société encourage, ça aura de profondes conséquences sur celle-ci et on doit les arrêter.

«J’adore aussi les gens qui ont échoué. Ces personnes-là ne commettent pas la même erreur deux fois.»

À ton avis, donc, Uber a une approche assez irresponsable?
Je crois qu'Uber est malfaisante. Je pense que plusieurs entreprises le sont: elles font du mal à des sociétés tout autour du monde et ne se soucient pas des conséquences sociales de ce qu’elles apportent sur le marché. Elles ne pensent qu’à leur propre profitabilité, et ça, pour moi, c’est Walmart. En fait, je pense que même Walmart en est au point où elle commence à constater que beaucoup d’erreurs ont été commises et qu’il faut prendre en compte les enjeux de société, sinon l’entreprise va mourir.

Walmart mène actuellement la campagne Fight for 15. La classe inférieure achète chez Walmart, mais elle est pauvre, de plus en plus pauvre. Un jour, si elle ne peut plus se permettre d’acheter là, Walmart va mourir.

Fight for 15 est probablement la meilleure chose qui soit arrivée dans notre société depuis 40 ans.

Qui vois-tu bâtir ce genre d'entreprise? Space X a formé son équipe à 90% de gens dans la vingtaine, des cerveaux motivés et affamés, mais les a jumelés avec des gens plus âgés et chevronnés, et l’entreprise a été en mesure d’accomplir de remarquables exploits. Pensez-vous que c’est le modèle qu’on doit préconiser: de vieux sages entourés de beaucoup de jeune fougueux?
Je pense bien. La société sera sauvée par les gens avec des valeurs profondes, mais aussi par les hackers.

«UBER EST UN MAL NÉCESSAIRE.» 

Tous ces jeunes trouvent des petites solutions pour l’industrie de la santé, et je pense qu’il faut être très précis concernant les solutions qu’on tente de développer. Si l'on ratisse large, ça devient une sorte de CGI, qui tente de tout résoudre en même temps; et c’est impossible de changer ça en une fin de semaine, ça, c’est certain.

Si l'on arrive à franchir des petits pas en développant des solutions aux problèmes de la société, une après l’autre, en alliant la sagesse et les gens audacieux, je crois qu’on aura alors une combinaison très intéressante.

J’adore aussi les gens qui ont échoué. Ces gens-là ne commettent pas la même erreur deux fois, ce qui est un grand atout. Bill Gates m’a appris ça dans un de ses livres: « J’adore m’entourer de gens qui ont fait faillite», disait-il.

Mais pas trop souvent?
Une seule fois.

Vous appliquez donc tout ça à l’industrie du taxi?
L’industrie du taxi à Montréal est dysfonctionnelle. C’est le pire marché en Amérique du Nord, voire au monde, parce qu’il y a 4000 propriétaires de permis indépendants.

Uber est un mal nécessaire. Ça pousse l’industrie dans la bonne direction, côté service. Ça pousse les sociétés de taxi à réinventer la manière dont elles ont toujours procédé; sinon, elles s’en moqueraient.

«Nous allons devoir, en tant qu'humains, voter avec nos portefeuilles afin de soutenir les produits conçus par des humains.

Le mal est donc parfois nécessaire afin qu’on adapte les modèles. On observe un modèle et l'on devient très créatifs: financièrement créatifs, opérationnellement créatifs et créatifs dans la manière dont on analyse la possibilité d’augmenter la profitabilité au sein d’une industrie.

Quel sera le rôle du numérique à l’avenir?
Eh bien, c’est une nécessité. C’est bien d’avoir des gens avec la capacité de bouleverser la façon de faire des entreprises, mais je crois qu’il faut travailler avec les ressources existantes, les firmes existantes. Je pense qu’il vaut mieux travailler avec des entreprises déjà en place et qui peuvent être aidées parce que ça n’a pas de conséquences profondément négatives sur le tissu social.

Si, par exemple, on laisse les 4000 détenteurs de permis de taxi à Montréal perdre leurs maisons parce qu'Uber X est à Montréal, nous ne serons pas plus gagnants.

En faisant ça, l'on va affecter tout le monde profondément et, en bout de piste, le consommateur n’en sortira pas gagnant. Il se retrouvera avec plus de taxes à payer parce que 4000 personnes de plus auront fait faillite et auront besoin d’aide. C’est terrible.

Mais si l'on pense à l’avenir un peu et l'on se penche sur Google Drive, il existe, depuis quelques années, une voiture sans conducteur. On a répertorié 11 accidents, tous causés par des humains, pas par la voiture en question. Est-ce le futur?
Des questions très profondes sont liées à ce que vous mentionnez. C’est certain que l’«assistance à la conduite», c’est simple à concevoir. Sauf qu’il faut comprendre une chose: si les robots font tous les emplois occupés par les plus pauvres de la société, qu’est-ce qu’ils pourront faire?

«Qui pourra se permettre des hamburgers de chez McDonald’s si l'on est sans emploi?»

Je ne crois pas que la société va être en mesure de gérer les conséquences qu’entraîneront les 30 prochaines années. Nous allons devoir, en tant qu’humains, voter avec nos portefeuilles afin de soutenir les produits conçus par des humains.

Vous êtes donc du même avis que Bill Gates et Elon Musk, qui sont craintifs vis-à-vis de l’intelligence artificielle?
Soyons très, très prudents. Je crois que la société - villes, provinces, États, pays - devrait être très prudente concernant ce qu’elle approuve, et les règles qu’elle change afin de permettre aux robots de prendre de l’ampleur socialement.

Vous avez donc peur que les robots s’emparent des emplois des gens?
Il y a une part liée à l’intelligence artificielle et l’autre à l’emploi. Du côté de General Motors, un hacker a pris le contrôle d’une de ses voitures et elle s’est retrouvée en bas d’une montagne parce que le hacker était capable de la diriger.

Et socialement parlant, si l'on peut faire préparer des hamburgers par des robots, ce qui a lieu actuellement, on n’a plus besoin d’employés chez McDonald’s. Qui pourra se permettre des hamburgers de McDonald’s si l'on est sans emploi? C’est le plus grand défi auquel notre société sera confrontée durant les 30 prochaines années.

Fight for 15 est un premier pas dans la bonne direction, c’est bien. «Fait par des humains» est le prochain pas à franchir. Nous allons devoir soutenir le personnel. Non seulement politiquement, mais en votant avec nos portefeuilles.

Qui n’est pas malfaisant, alors?
Je crois qu’on va voir de moins en moins d’entreprises malfaisantes parce qu’elles auront une bien profonde compréhension de ce qu’elles accomplissent et de la manière dont elles peuvent travailler avec des cerveaux pour faire évoluer la société.

Ce que je tente d’accomplir dans l’industrie du taxi, c’est de m’assurer que les chauffeurs soient en mesure de gagner 15$ l’heure à Montréal. C’est mon but. Je vais générer des millions en concrétisant ça, mais l’objectif est d’atteindre 15$ l’heure. À l’heure actuelle, les chauffeurs en gagnent huit.

Vous pouvez consulter le texte original en anglais ici.

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