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L'art de la conversation

La parole se perd-elle dans un monde où les communications numériques sont la norme? André Bouthillier, associé principal de Cohn & Wolfe, se penche sur la question.

J'ai commencé ma carrière de journaliste il y a 40 ans. Après 15 ans dans ce beau métier, j'ai quitté ma bonne vieille machine à écrire Underwood pour devenir consultant en relations publiques. C'était au début de l'apparition des ordinateurs et des cellulaires. En raison de mon âge vénérable, j'ai donc connu la préhistoire des technologies de l'information..

Je remarque que, aujourd'hui, les iPad, iPhone et Facebook ont tellement bousculé notre vie quotidienne qu'il ne reste pas beaucoup de place pour la conversation en personne ou pour le dialogue verbal.

La société de l'oral ou l'art de la conversation sont-ils chose du passé?

Je tiens à garder espoir, car je considère essentiel d'encourager la pratique de la communication orale. Il n'est pas normal, par exemple, que des voisins de bureau s'envoient des tas de courriels au lieu de se parler en personne. Pas plus que les nouvelles générations du cou penché sur leur téléphone intelligent ne réduisent le dialogue au minimum dans les familles...

Mais, comme l'écrivait déjà en 2008 Christine Vaudry, du site de référence Thot Cursus, «il est impossible d'imaginer aujourd'hui un monde sans moyen de conversation graphique ni enregistrement numérique»...

On pourrait croire difficilement à un retour à une société sans écrit, où toutes les croyances, les valeurs et les faits seraient communiqués face à face et stockés dans la seule mémoire humaine. 

Alors, exit la société de l'oral? Non, répondrait notre conteur Fred Pellerin. Mais il est très clair que nous tenons sur le web des «conversations globales». Nous, internautes, avons la possibilité de donner notre avis sur les sujets qui nous intéressent. Nous écrivons donc de plus en plus pour communiquer.

Deux spécialistes de la grammaire anglaise se sont penchés sur l'impact de cette montée en puissance de l'écrit sur nos capacités à tenir des conversations. Pour ce faire, ils ont élaboré un corpus à partir de conversations courantes, de fragments d'interventions radio et télévisées, en Grande-Bretagne et en Irlande. Résultat: dans 25% environ des conversations courantes, les interlocuteurs changeaient de sujet après deux ou trois tours de parole seulement. Les auteurs ont conclu à une tendance croissante, qui privilégie les conversations décousues et «touche-à-tout», plutôt que celles centrées sur un seul sujet. 

La mode numérique favoriserait donc les conversations courtes au détriment des échanges longs et approfondis.

Je me suis évidemment adapté aux nouvelles technologies de l'information. Chaque jour, au sein de notre cabinet, nous améliorons notre expertise en communications numériques stratégiques. C'est une question de bon sens si nous voulons répondre aux besoins sans cesse croissants de nos clients dans cette nouvelle façon de communiquer.

Je continuerai tout de même à dire que, en relations publiques comme dans plusieurs autres disciplines, l'art de la conversation représente un atout. Tout en privilégiant des communications numériques responsables et intelligentes, il faut conserver l'une des plus grandes richesses de la vie humaine, la parole.

- André Bouthillier, associé principal de Cohn & Wolfe

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