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L'imprimé: un objet de collection en devenir?

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L'avenir du papier - c'est ce qui clôt notre dossier sur le futur des médias, en kiosque actuellement.  

Quand Gesca a lancé La Presse+ en avril dernier, Guy Crevier, président et éditeur du journal, a évoqué le besoin de revitaliser le monde des quotidiens, puis de réfléchir à de nouveaux modèles d'affaires qui permettraient d'identifier des solutions durables aux problèmes d'une industrie en perte de vitesse. Et ce quotidien, qui aura bientôt 130 ans, a trouvé son salut dans une forme qui ne tache pas les mains: l'iPad.

La version papier disparaîtra-t-elle? Pas aux dires des principaux intéressés, qui y voient plutôt un moyen complémentaire de faire vivre leur marque. «La Presse+ n'est pas qu'une façon de diffuser notre contenu; elle offre aussi un moyen de raconter une histoire autrement, précise Jean-Charles Rocha, directeur principal, créativité média et recherche, de La Presse. Chacune de nos plateformes conserve l'ADN de la marque, mais propose une façon différente de la consommer.»

En effet, le spécialiste conçoit l'univers du quotidien et du magazine comme la rencontre de trois principaux facteurs. D'abord, la marque et son ADN; ensuite l'environnement et l'état d'esprit dans lesquels se trouve le consommateur; puis, la technologie ou la forme pour prendre connaissance de cette marque. Les supports, divers, contribuent tous à améliorer l'expérience de lecture, selon le rapport de l'utilisateur avec la marque et l'endroit où il est. Jean-Charles Rocha admet néanmoins que la tablette constitue la principale plateforme d'avenir pour les quotidiens, dans la mesure où elle continue de s'améliorer, tant dans sa forme (portabilité, poids, durée de la pile, étanchéité, etc.) que par l'accès accru au Wi-Fi.

Notons toutefois que même dans leur version imprimée, les magazines et quotidiens, à l'instar de l'affichage, réussissent de mieux en mieux à faire le pont vers le web. Contenu exclusif débloqué à l'aide de codes QR imprimés à même leurs pages, dispositif d'identification visuelle relayant le lecteur vers un site de commerce en ligne: ce ne sont encore que les premières manifestations de l'interconnectivité entre le papier et l'écran.

Et pour les nostalgiques, il restera sans doute la possibilité d'imprimer des journaux sur mesure. À cet égard, les kiosques de la société Meganews déployés en Suède permettent aux lecteurs de se procurer à la demande, et imprimé sur place en quelques minutes, le journal de leur choix. Pensons aussi aux initiatives comme celle de la marque de vêtements haut de gamme Dolce&Gabbana, qui avait intégré un petit écran à même les pages de l'édition d'octobre 2012 du magazine Marie-Claire au Royaume-Uni, diffusant une vidéo de 45 secondes pour soutenir la pub.

Quel avenir pour le papier?
La question n'en demeure pas moins valable: l'imprimé est-il voué à disparaître au profit de son équivalent numérique? Philippe Lamarre, président de Toxa et fondateur du magazine Urbania, n'est pas très optimiste. «Si j'imprime encore un magazine de papier, c'est par prestige ou parce que j'ai un attachement émotif à l'objet lui-même. Mais le web pourra prendre le relais lorsqu'on aura élevé l'expérience utilisateur à la hauteur, du point de vue tactile ou même de l'odeur, de ce qu'était l'expérience papier.»

Sandra Abi-Rashed, directrice de marques d'Elle Québec, n'est pas si pessimiste, mais reconnaît qu'on ne peut plus se passer de déployer une marque sur plusieurs plateformes. «La définition a changé: l'on ne parle plus seulement de magazine; on parle de marques. On aura toujours besoin d'une stratégie de contenu, d'une ligne éditoriale, de thèmes, de dossiers. Mais ce contenu sera déployé différemment. Qui sait? Le magazine imprimé deviendra peut-être un objet de collection, rétro!»

Il y a, à l'autre bout du spectre, la perspective de Nicolas Faucher, vice-président et éditeur du journal Métro Montréal. Ce dernier ne voit pas l'intérêt de se départir de la version papier de son quotidien, qui constitue toujours la plateforme de base du journal.

«Notre perspective d'avenir dans le papier n'est pas négative puisque notre modèle a toujours été celui de la gratuité de l'information. C'est notre force: avec l'avènement des plateformes numériques, elle est devenue la norme. Au fil des années, notre réseau de distribution s'est étendu et notre lectorat est en constante hausse.»

Si sa vitrine principale auprès des lecteurs est encore le papier, Métro Montréal, comme la majorité des quotidiens et magazines, est aussi une marque multiplateforme. D'ailleurs, Sandra Abi-Rashed confirme que les annonceurs cherchent bel et bien un environnement auquel se greffer, qui se présente sous plusieurs formes. «Mon poste a été créé précisément pour faire vivre la marque sur 360 degrés, multiplateformes, puis développer du contenu, mais aussi des initiatives, des contextes favorables aux annonceurs.»

Pour développer sa marque, une des voies de l'avenir est sans doute de faire du magazine un lieu plutôt qu'un objet. Comme le rappelle Philippe Lamarre, l'avantage de continuer d'imprimer un magazine est d'assurer «son existence, physiquement, en kiosques, dans les vitrines des librairies». Alors, pourquoi ne pas songer à en faire, justement un endroit physique? Le périodique Spacing, axé sur l'urbanisme, est en voie d'ouvrir un quartier général à Toronto, où seront vendus des objets liés à la ville; pensons aussi à Monocle, qui a pignon sur rue à Londres, Tokyo, New York et Toronto.

Ces lieux sont aussi des occasions de rassembler les lecteurs. D'ailleurs, Philippe Lamarre évoque également Urbania, dans sa formule imprimée, comme «un excellent prétexte pour organiser des événements, rassembler des gens autour d'un objet, le magazine».

«La multiplication des plateformes existe et existera. Les médias québécois sont souples et intelligents, et sauront en tirer profit, estime Jean-Charles Rocha. Nous vivons des années de transformation, et les cinq prochaines seront assez excitantes.»

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