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Est-il «mal» de passer du temps sur un écran?

Cliquez ici pour visionner la vidéo «I forgot my phone».
Jean-Pascal Mathieu, directeur de l'innovation de Nurun.

Chaque mois, Jean-Pascal Mathieu, directeur de l'innovation de Nurun et directeur de Nurun Lab, partage une de ses trouvailles; aujourd'hui, il s'intéresse à notre dépendance au téléphone intelligent.

Bientôt, 20 millions de personnes auront visionné le pamphlet numérique de l'artiste Charlene deGuzman I forgot my phonePlusieurs médias s'en sont fait l'écho, et force est de constater à leur lecture qu'il est politiquement correct de dénoncer l'emprise du téléphone sur nos vies.

Si la réalisation du film est impeccable, le message sous-jacent («le téléphone est une pieuvre qui annihile notre capacité à profiter des moments de vie») se trompe de cible. Le téléphone intelligent ne fait que concentrer sur un même écran des utilisations, admises ou réprouvées, qui ont toujours existé. Avoir une télé dans sa chambre, photographier ses vacances au lieu de les vivre ou passer trois heures au téléphone tous les jours avec sa meilleure amie n'ont jamais eu très bonne presse! Bonnes ou mauvaises, nos petites habitudes se sont déportées et concentrées sur l'écran qu'on a toujours sous la main.

Il y a une fracture générationnelle sur la perception de ce qu'est un écran de loisirs. Pendant longtemps, le seul écran de la maison a été le téléviseur, et l'on pouvait confondre l'objet et la fonction (la «télévision»). «Tu regardes trop la TV!» était un reproche courant. Des familles mettaient un point d'honneur à ne pas posséder de téléviseur «pour le bien de leurs enfants». Dans ce film, Charlene deGuzman conforte la génération TV dans ses convictions (l'écran, c'est mal et un téléphone c'est fait pour téléphoner), ne faisant qu'effleurer la vraie question, l'addiction croissante de certains aux outils sociaux virtuels. Son sujet n'est pas «j'ai oublié mon téléphone», mais «est-ce que j'existe socialement sans mon Candy Crush, mon compteur de "qui m'aime?", mon Instagram et mon lecteur de courriels?»

Si la méfiance a priori vis-à-vis de l'écran pouvait se justifier à la grande époque de la TV toute puissante, la déplacer aujourd'hui vers l'écran du téléphone intelligent est un contresens culturel. L'objet et la fonction ne se confondent plus, lire le journal, jouer une partie de cartes, regarder un film, chercher le nord ou échanger des lettres d'amour sont autant d'activités qui ont désormais lieu avec/dans/sur cet objet, qu'il faudrait du coup arrêter d'appeler téléphone.

Il existe un mérite à ce film trop caricatural: accélérer la prise de conscience de notre dépendance pratique et affective à nos téléphones intelligents. Qu'on en fasse une utilisation raisonnée ou addictive, parce qu'il concentre toutes les fonctions, son absence nous est devenue intolérable. Et cela n'est ni bien ni mal, c'est un fait culturel que toutes les marques devraient avoir en tête et en priorité numéro 1, si elles entendent rester proches de leurs consommateurs.

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