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Le règne des grands réseaux est terminé

Barbara Walters est un symbole, mais c'est aussi l'incarnation d'un temps révolu, une ère où les grands réseaux de télé faisaient la pluie et le beau temps.
Nathalie Collard

Dans la plus récente édition d'Infopresse, Nathalie Collard, journaliste, blogueuse et auteure, revient sur la mutation connue par l'industrie de la télévision traditionnelle depuis ses débuts.

Quand la célèbre intervieweuse Barbara Walters - reconnue pour ses entrevues avec les grands de ce monde - a annoncé sa retraite le 13 mai dernier, je me suis dit que c'était bel et bien la fin d'une époque.

Âgée de 83 ans, Barbara Walters est un véritable monument aux États-Unis. Elle a coanimé l'émission du matin à NBC, les nouvelles du soir à ABC et une émission d'affaires publiques durant plus de 25 ans. Elle a interviewé tous les politiciens qui ont compté au cours des dernières décennies, de Nixon à Obama en passant par Castro et Poutine. Puis, en 1997, elle a créé The View, un magazine quotidien animé par un groupe de femmes qui a inspiré la formule des Lionnes à la télévision québécoise.

Aux yeux des Américains, Barbara est un symbole, mais c'est aussi l'incarnation d'un temps révolu, une ère où les grands réseaux de télévision faisaient la pluie et le beau temps, récoltaient des cotes d'écoute hallucinantes et généraient de l'argent comme de l'eau. C'est simple, les émissions les plus regardées aujourd'hui attirent moins de la moitié des auditoires que les plus populaires dans les années 80.

Le départ de Barbara Walters, qui fait suite à celui de deux autres piliers de la télé traditionnelle - Larry King en 2010 et Oprah Winfrey en 2013, tous deux partis afin de tenter leur chance du côté des chaînes câblées - constitue un signe de plus que l'industrie se transforme.

Les signaux sont moins évidents au Québec, où la langue nous protège en quelque sorte des nombreuses innovations américaines, mais dans le monde anglo-saxon, ça bouge vite. Les grands réseaux doivent exécuter des triples saltos arrière pour attirer les annonceurs et les téléspectateurs, qui, de plus en plus, regardent la télé où et quand bon leur semble, et non à l'heure à laquelle un réseau l'a décidé.

Sans compter que le public est de plus en plus attiré vers la programmation de petites chaînes câblées comme AMC et FX, par les productions web et par la flexibilité de services comme Netflix, par exemple. Ce n'est pas un hasard si Vidéotron, Bell-Astral et Rogers lancent tous un service pour concurrencer le service de vidéo sur demande américain, qui a fait beaucoup parler de lui cette année avec sa série politique House of Cards.

Bref, si une jeune Barbara Walters faisait son entrée dans la télévision aujourd'hui, avec la même énergie et la même ambition qu'elle avait au début des années 60, elle n'irait certainement pas frapper à la porte d'ABC ou de NBC. Elle se tournerait plutôt du côté de YouTube, Amazon ou Hulu, ou alors, elle créerait sa propre émission qu'elle distribuerait ensuite sur plusieurs plateformes.

«Ultimement, les gens veulent choisir quoi regarder, confiait le président de Netflix, Reed Hastings, à La Presse en mai dernier. La télé traditionnelle va devenir comme les lignes téléphoniques fixes à la maison: beaucoup de gens vont en avoir une, mais ils ne l'utiliseront pas souvent...» Reed Hastings estime qu'il faudra encore quelques décennies avant que nos habitudes changent complètement. Barbara Walters débarque du train avant de ne plus reconnaître le monde dans lequel elle est devenue une star.

Retrouvez cette chronique dans la plus récente édition du magazine Infopresse, actuellement en kiosque, ainsi que dans sa version tablette.

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