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Prédictions, prédictions

Nicolas Langelier

Dans la dernière édition d'Infopresse, Nicolas Langelier parle des conséquences du phénomène des prédictions médiatiques sur les entreprises.

J'écris ceci au début de 2013, alors que bat son plein ce qui est devenu une tradition médiatique: prédire ce que la nouvelle année nous réserve. Commentateurs, experts et journalistes nous annoncent ce qui nous attend dans tous les domaines, de la géopolitique aux tendances dans l'univers en constants bouleversements des grignotines (le maïs soufflé sera big, dit-on).

Le problème, bien sûr, c'est que ces prédictions sont généralement incorrectes. La plupart des études scientifiques sur le sujet l'ont démontré, quand le simple constat empirique ne saute pas tout bonnement aux yeux (dans le genre: «Et pour le touriste qui veut la paix, un safari au Viet Nam», concluait le magazine Newsweek dans ses prévisions de tendances voyage pour les années... 60). Avec sa théorie du cygne noir, le philosophe Nassim Nicholas Taleb a d'ailleurs exposé comment plusieurs des événements ayant eu le plus grand impact sur l'humanité étaient totalement imprévisibles.

Cela n'empêche pas une classe entière d'individus de continuer de vivre de leurs prétendus talents de pronostiqueurs, dans les institutions financières, les agences de consultation ou sur le circuit des conférences. La raison en est bien simple: nous adorons l'idée de nous faire lire l'avenir, d'être prévenus de ce qui s'en vient. Et c'est particulièrement vrai à notre époque, où les changements semblent aussi fréquents que pyrotechniques dans leur nature. Toute information qui nous permet de mieux nous préparer ou d'avoir un petit avantage concurrentiel est la bienvenue, et nous sommes prêts à payer pour celle-ci, que ce soit par un exemplaire d'Horoscope 2013 ou un rapport à 150 000$.

Quand cela reste du domaine du divertissement ou de l'extrapolation ludique, les dommages sont minimes. Mais quand des décisions importantes sont prises en fonction de ces suppositions, les conséquences peuvent être désastreuses. La crise financière de 2008 vient tout de suite à l'esprit, ici. Je pensais aussi à cela récemment, en apprenant l'imminence de l'abandon du papier par un grand quotidien d'ici. Quelle énorme décision reposant sur une simple prédiction: que les gens seront prêts à lire leur journal sur une tablette, très bientôt.

Dans son plus récent ouvrage, Antifragile, paru à la fin de 2012, Nassim Nicholas Taleb avance que dans un monde où l'imprévisibilité règne nous aurions avantage à mettre en place des systèmes et des technologies «antifragiles», c'est-à-dire qui bénéficient de la volatilité. Exemple: une institution bancaire aux succursales très autonomes sera moins susceptible d'être affectée négativement par un événement qu'une organisation très centralisée, où les décisions sont prises par un petit groupe d'individus et (ou) de machines.

Comment appliquer cette théorie dans le monde des médias? Nassim Nicholas Taleb ne le dit pas vraiment. Mais on peut certainement supputer que les entreprises auraient intérêt à ne pas mettre tous leurs oeufs dans le même panier. À se backer quatre fois plutôt qu'une, pour reprendre une expression populaire. Et, surtout, à ne jamais accorder trop de valeur aux prédictions, viennent-elles des experts les mieux cotés. Car comme le grand physicien danois Niels Bohr nous en a avertis il y a longtemps, «les prédictions sont très difficiles, surtout celles qui se rapportent au futur»...

Retrouvez cette chronique dans la plus récente édition du magazine Infopresse, actuellement en kiosque, ainsi que dans sa version tablette.

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