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Le doute

Nicolas Langelier, auteur et journaliste

Dans sa chronique parue dans l'édition de septembre du magazine Infopresse, Nicolas Langelier traite de l'importance du scepticisme.

La BBC diffusait récemment une émission sur le scepticisme, doctrine philosophique dont les origines remontent à la Grèce antique. De nos jours plutôt disparue de la carte intellectuelle, cette philosophie avance que parce qu'il n'y a pas de vérité absolue, il vaut mieux ne pas prétendre la détenir. En éteignant l'iPod à la fin de l'émission, je n'ai pu m'empêcher de penser que le scepticisme serait mûr pour un retour digne de celui de Michel Therrien.

Nous ne sommes plus très doués pour le doute. Quelques siècles de science moderne (et un usage intensif des réseaux sociaux) sont parvenus à bien nous ancrer dans la tête que des vérités absolues, il en existe tout plein. Et que si l'un de nos concitoyens avance quelque chose qui nous semble faux, c'est qu'il n'a pas été éclairé par la lumière de la vraie vérité (la nôtre). C'est ainsi que se construisent les idées reçues, de part et d'autre des différentes lignes de faille idéologiques qui lézardent de plus en plus nos sociétés.

C'est vrai en politique, mais ce l'est tout aussi dans cette zone floue, mais croissante où convergent la technologie et le «contenu». Cet univers a ses gourous, ses doctrines, ses dogmes («L'imprimé est condamné à disparaître», «L'interactif, c'est l'avenir», etc.). Résultat, depuis une quinzaine d'années, tout le monde a souvent tendance à bouger dans la même direction au même moment, quitte à faire des allers-retours quand les idées reçues changent. L'image qui vient en tête est celle de ces groupes d'oiseaux capables d'impressionnants déplacements coordonnés: à gauche, à droite, en haut, en bas...

Les derniers mois ont vu mourir d'autres publications imprimées. Pensons entre autres à cette institution montréalaise qu'était le Mirror, au Hour et aux éditions régionales de Voir (alors que l'édition montréalaise semble sur le respirateur artificiel). Dans le cas du Mirror, par exemple, son propriétaire, Sun Media, a expliqué sa décision par le numérique, qui a «changé de façon irrémédiable le contexte dans lequel évoluent les hebdomadaires culturels gratuits». Lire: il y avait moins d'argent à faire avec la pub. Le lectorat, pourtant, était au rendez-vous, chaque semaine, comme lors des belles années. Pourquoi alors les revenus ont-ils chuté? Peut-être parce qu'à force de se faire dire que l'avenir était ailleurs que dans l'imprimé, les annonceurs ont choisi d'aller voir s'ils y étaient.

Mais nos belles certitudes s'avèrent souvent, au final, totalement erronées. Vous vous souvenez de ces musiciens qui, au tournant du siècle, encourageaient l'arrivée de technologies qui retireraient de l'équation les maisons de disque, ces parasites? Beaucoup s'en ennuient aujourd'hui. David Lowery, vétéran de groupes comme Cracker et ancien chantre de la révolution numérique, déclarait récemment son désenchantement: «L'ancien système était-il meilleur? Malheureusement, il semble que oui. La situation est pire aujourd'hui. Ce n'est pas du tout ce que j'avais prévu.»

Des choses «imprévues», il semble s'en produire un paquet depuis quelques années, de la crise financière au succès de l'iPad. Pourtant, analystes, «experts» et gourous de tous les genres continuent de nous annoncer l'Avenir - et d'être écoutés - comme s'il existait une vérité absolue et que c'est eux qui la détenaient.

Voilà qui laisse penser que nous aurions sans doute intérêt à retrouver le sain principe de doute permanent qui guidait les sceptiques d'antan. Mais peut-être que je me trompe, aussi.

Retrouvez cette chronique dans la plus récente édition du magazine Infopresse, actuellement en kiosque, ainsi que dans sa version tablette.

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