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Ne tirons pas sur le messager

«La crise étudiante aura été riche d'enseignements pour la classe journalistique.»
Nathalie Collard est chroniqueuse médias de La Presse

Dans l'édition de juillet-août d'Infopresse, Nathalie Collard traite de la méconnaissance du grand public face au travail des médias.

Le lundi 14 mai, sur les marches du Palais de justice de Montréal. Il est midi. Un groupe d'étudiants manifeste en soutien aux quatre jeunes accusés d'avoir posé des bombes fumigènes dans le métro le jeudi précédent. Nous sommes dans la 14e semaine de la grève étudiante, la tension est palpable, les esprits surchauffés, les nerfs à fleur de peau. Face aux journalistes couvrant la manifestation, les étudiants s'énervent et leur ordonnent de partir. Ils les invectivent, recouvrent les lentilles des caméras, refusent de répondre aux questions. En gros, ils en ont contre la position éditoriale de certains grands médias. Pour exprimer leur mécontentement, ils s'en prennent aux reporters sur le terrain. Une scène semblable se reproduit le lendemain, alors qu'un manifestant déclare «Je comprends les pays où l'on tue les journalistes». Le surlendemain, à l'Uqam, un journaliste est bousculé, on l'insulte, on tente de lui voler son téléphone cellulaire et on lui arrache sa carte de presse.
Comment expliquer un tel comportement d'étudiants provenant des niveaux collégial et universitaire? Au-delà de la colère et de la fatigue, au-delà du fait que certains estiment que la couverture médiatique leur est défavorable, comment en vient-on à s'attaquer «physiquement» aux représentants de la presse? Il y a, dans ces gestes, l'expression d'une grande méconnaissance du travail des médias. Elle s'exprime quotidiennement sur les réseaux sociaux, dans les tribunes téléphoniques et dans les pages d'opinions des journaux québécois. Les théories du complot ont la cote, et l'on imagine malencontreusement des scénarios où les journalistes seraient l'instrument d'un pouvoir occulte. Bref, une certaine confusion règne. On peut dire que la crise étudiante aura été riche d'enseignements pour la classe journalistique. Premièrement, elle aura permis aux salles de rédaction de raffiner la couverture d'événements extraordinaires. Avec une trentaine de manifestations en autant de jours (à la fin de mai), les journalistes ont développé une belle expertise... Mais la grève étudiante a surtout révélé l'ampleur de la méconnaissance du travail des médias. Premièrement, l'on constate une confusion entre le travail des éditorialistes et des chroniqueurs, d'une part, et celui des journalistes sur le terrain, d'autre part. Le boulot des éditorialistes est séparé de celui de la salle de rédaction. Les éditorialistes ne choisissent ni les titres ni le contenu de la première page du journal. Ils présentent habituellement (cela peut varier d'un média à l'autre) la position des propriétaires du journal. Les chroniqueurs parlent quant à eux d'un point de vue plus personnel, et plusieurs chroniqueurs d'une même publication peuvent avoir des positions divergentes sur un même sujet. Enfin, les reporters travaillent sur le terrain, récoltent les faits, puis les présentent de la manière la plus objective possible. Les reporters ne sont pas responsables de l'emplacement de leur article dans le journal ni du choix de la photo qui accompagne leur texte. De la même façon, le titre qui coiffe leur article est habituellement écrit ou réécrit au pupitre. Bref, leur contrôle de la nouvelle est bien limité. Les étudiants-manifestants ne sont pas les seuls à ne pas bien comprendre le fonctionnement d'une salle de rédaction. Les nombreux commentaires lus, vus et entendus durant la grève montrent que cette méconnaissance est généralisée dans la population. Durant la grève, plusieurs ont suggéré l'idée de rétablir ou d'améliorer le cours d'éducation aux médias offert dans les écoles québécoises. Ces cours décortiquent et analysent le travail et le fonctionnement des médias. Cela semble une excellente idée qui bénéficierait à tous.

Retrouvez cette chronique dans la plus récente édition du magazine Infopresse, actuellement en kiosque, ainsi que dans sa version tablette.

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