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À propos du droit de garder le silence

Nicolas Langelier, auteur et journaliste

Dans l'édition de mai-juin d'Infopresse, Nicolas Langelier traite de la surabondance des blogues et de la culture de la personnalité dans ce média.

Au Québec, ce fut l'hiver de tous les blogues. Voir et le Huffington Post Québec ont mené la charge, lançant chacun des dizaines de tribunes. Sans compter ceux que les autres publications ont continué à ajouter à un rythme soutenu. Ni ceux, bien sûr, créés par des milliers de citoyens ordinaires. Mais les blogues ne sont qu'un aspect d'un phénomène beaucoup plus large: notre insatiable besoin de donner notre opinion. On a l'impression que peu importe le nouvel espace technologique qui nous permettra d'émettre des commentaires, nous l'investirons. Vedettes, politiciens, joueurs de hockey et champions de poker: tout le monde le fait, et nous aussi. Ce phénomène est à ce point omniprésent qu'il est facile de penser qu'il a toujours existé et n'a été qu'amplifié par les nouveaux moyens de communication. L'historien américain Warren Susman estime cependant qu'il est au contraire assez récent. Cette «culture de la personnalité» mettant l'accent sur l'expression des sentiments daterait d'une centaine d'années tout au plus. Elle serait le résultat de phénomènes combinés: l'urbanisation, la publicité de masse et les livres de croissance personnelle. Jusque-là, selon Susman, nous avions vécu dans une «culture du caractère» qui valorisait plutôt le sérieux, la discipline et l'honneur. Les perceptions publiques étaient jugées bien moins importantes que la manière dont un individu agissait dans sa vie privée. Mais en passant de l'ère du caractère à celle de la personnalité, nous avons commencé à accorder énormément d'importance aux perceptions d'autrui. Et, du même coup, nous nous sommes mis à glorifier les gens au comportement ouvert et divertissant, puis à aspirer à devenir ainsi. Collectivement, nous avons créé une culture qui valorise la confiance en soi et en ses opinions, les grandes gueules et les gens charismatiques, au détriment de choses comme le silence, la réflexion et la solitude. Et le doute. L'auteure américaine Susan Cain, dans son livre Quiet, rappelle la théorie de Susman. Son ouvrage, un bestseller aux États-Unis, dresse un portrait des dommages causés par cette obsession pour l'extroversion. Elle avance entre autres qu'il serait aujourd'hui beaucoup plus difficile pour des introvertis comme Abraham Lincoln, Gandhi ou même Einstein de faire leur marque. Son plaidoyer pour un retour à une plus grande valorisation des qualités liés à l'introversion. Vaste programme, direz-vous, à une époque où tout semble nous pousser dans la direction opposée. On peut se demander si nous avons même le choix de participer ou non à l'orgie d'expression publique qui est devenue la norme. N'est-il pas un peu suicidaire d'être absent des réseaux sociaux? Nos clients et employeurs potentiels s'attendent à nous y trouver, et une absence peut être perçue comme antisociale. Ou même, pire, comme la marque de quelqu'un qui n'a rien à dire... Quiet apporte des questionnements salutaires, dans un monde où le bavardage semble devenu la preuve de notre existence: quel prix avons-nous payé collectivement, en nous plongeant ainsi avec autant d'abandon dans la culture de la personnalité? Et comment pourrions-nous arriver à rétablir un peu mieux l'équilibre entre ces deux pôles essentiels que sont l'expression des opinions et la réflexion silencieuse? Si besoin est, une visite sur certains blogues apparus ces derniers temps suffit à se convaincre qu'un peu plus de réflexion ne nous ferait certainement pas de tort...

Retrouvez cette chronique dans la plus récente édition du magazine Infopresse, actuellement en kiosque, ainsi que dans sa version tablette.

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