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Le siècle de l'irrationnel

Le psychologue israélo-américain Daniel Kahneman, auteur de l'essai Thinking, Fast and Slow.

Dans l'édition de février-mars du magazine Infopresse, Nicolas Langelier traite de la place que les médias occupent dans notre quotidien et explique à quel point ils nous influencent.

« Vite, nommez cinq choses importantes! La famille, le travail, la santé et hum... bien manger? (Si vous avez faim). Le sport? (Si vous venez de terminer la lecture d'un article sur le hockey). Les voyages? (Si vous réfléchissez en ce moment à votre prochaine escapade dans le sud).

Le psychologue israélo-américain Daniel Kahneman a écrit l'un des essais les plus remarqués de 2011, Thinking, Fast and Slow, résultat de 40 ans de recherche sur ce qui motive nos choix. On y apprend entre autres que nous déterminons l'importance d'un enjeu en fonction de la facilité avec laquelle il nous vient en tête. Cette facilité est évidemment influencée par la couverture médiatique accordée à ces enjeux. Quand les médias parlent beaucoup de criminalité, par exemple, les gens priorisent la lutte au crime. Et, à notre ère de sondages et de groupes de discussion, ces priorités influencent à leur tour les orientations des médias et des politiciens, dans un cycle de renforcement qui fait que d'innombrables sujets, d'intérêt public évident, sont pourtant ignorés.

Dans l'État des médias de 2011 d'Influence Communication, l'on apprenait que le "poids médias" combiné des aînés, des autochtones et de la pauvreté a été égal à celui de David Desharnais, le petit joueur de centre du Canadien de Montréal. Exemple encore plus frappant de cette déconnexion entre les priorités des médias et celles qui devraient être les nôtres : le réchauffement climatique, sans doute le plus grave problème auquel fait face l'humanité, ne se classe même pas parmi les 5000 sujets les plus traités par les médias québécois en 2011. 5000... Comment l'expliquer?

Daniel Kahneman, qui a remporté le prix Nobel d'économie pour ses travaux et a inspiré des gens comme Malcolm Gladwell, présente sa théorie selon laquelle deux systèmes déterminent nos pensées et nos décisions. Le premier est rapide, intuitif et émotif. Le second est lent, conscient et logique. Ces deux systèmes ont chacun leurs avantages et leurs inconvénients. Mais ils sont surtout complémentaires : nous avons besoin de ces deux modes de pensée, sans quoi, nous prenons de mauvaises décisions.

Notre environnement médiatique favorise de plus en plus la pensée rapide au détriment de la réflexion en profondeur : textes et reportages plus courts, cycles plus rapides, règne du tweet et du lien copié-collé vite fait sur Facebook... À cause des développements technologiques, bien sûr, mais aussi parce que les médias choisissent plus que jamais d'offrir à notre cerveau ce qui est pour lui l'équivalent de l'herbe à chats pour nos amis félins : nouveauté, drame et célébrité.

Nous sommes génétiquement programmés pour aimer ces choses. Mais pour faire des choix éclairés, nous avons aussi besoin des éléments qui favorisent une "réflexion lente". Le problème, c'est que ce deuxième système est paresseux et se fatigue rapidement. Il préfère généralement se fier à l'information recueillie par la pensée rapide, et n'interviendra qu'en cas de besoin. Et pour fonctionner, il a besoin de notre concentration et de notre attention.

Effort, concentration, attention... Pas exactement des éléments favorisés par l'univers médiatique en train de se mettre en place. Si l'on se fie aux travaux de Daniel Kahneman, à quoi faudra-t-il s'attendre, dans ce monde qui favorise la pensée rapide au détriment de la réflexion lente? Moins de logique et plus d'émotivité : renversements spontanés de l'opinion publique, politiciens élus pour les mauvaises raisons, engouements aussi subits que vite abandonnés... Le XXIe siècle sera irrationnel ou ne le sera pas. »

Retrouvez cette chronique dans le plus récent numéro du magazine Infopresse, actuellement en kiosque.

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