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André Marois : « J'en ai entendu parler »

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Dans l'édition de novembre d'Infopresse, André Marois raconte les médias sociaux et l'instantanéité.

Lorsqu'on interrogeait Benjamin sur la physique quantique, le dernier film de Jason Eisener ou un potin concernant Marie-Flore Balancette, il répondait toujours : « Oui, j'en ai entendu parler ».
Il passait pour un type au courant des moindres faits et nouveautés de la planète et de ses milliards d'habitants.
Avec le temps, ses amis avaient pris l'habitude de valider leur savoir auprès de lui. Dès qu'ils apprenaient une nouvelle un peu suspecte, ils contactaient le surinformé afin qu'il authentifie cette donnée ou non. Sa réponse ne changeait jamais : Ben en avait toujours entendu parler.
Pendant longtemps, il a vécu avec cette aura d'encyclopédiste accessible. On ignorait ses sources, mais on s'y fiait.
Lorsque Twitter, Google et Wikipedia devinrent aussi répandus que les punaises de lit à Montréal, la cote de Benjamin chuta. Tout le monde avait accès à tout, tout de suite. Chacun pouvait enfin dire : « Oui, j'en ai entendu parler ». Bientôt, on a voulu en avoir entendu parler un jour avant les autres, puis une heure, une minute. L'instantanéité a fini par s'imposer. Dès que Marie-Flore Balancette lâchait un pet, même un tout petit, un cercle élargi de connaissances l'entendait avec une grosse seconde de décalage.
Dans son coin, Benjamin rêvait de plonger Steve Jobs dans une piscine d'acide sulfurique. À 35 ans, il devait se réinventer, mais par où commencer?
Il fallait devenir celui qui crée l'actualité avec une véritable information, pas avec un tweet annonçant qu'il a une carie. Benjamin étudia les cas célèbres qui généraient des millions de clics sur YouTube. Il envisagea d'épouser un chaton roux, de se transformer en communiste texan ou de changer deux fois de sexe, mais l'extraordinaire était maintenant banal.
L'idée de se fondre dans la masse le répugnait. Il ferma son ordinateur et marcha au hasard.
Ses pas le menèrent dans un lieu étrange où des individus silencieux ne regardaient pas leur iPhone toutes les trois secondes. L'endroit l'impressionna. Des gardiens en uniforme sillonnaient les allées pour rappeler à l'ordre les chuchoteurs, les ronfleurs et les ricaneurs.
Benjamin venait de découvrir sa nouvelle raison de vivre : une communauté pas pressée, pas stressée, dépassée. Il visita la bibliothèque de long en large, consulta quelques ouvrages au hasard et sourit en cachette. Les livres sur les étagères étaient si anciens que pas un seul de ses amis ne devait en avoir lu la quatrième de couverture. Certains bouquins dataient même d'avant le XXe siècle!
Son ciel s'illumina. Il choisit un auteur qui paraissait ardu, Saint-Augustin (354-430), puis découvrit un type fabuleux. Évêque chrétien en Algérie, mi-Romain, mi-Berbère, il avait influencé l'histoire de toute l'Église médiévale. Rien de moins. Et pas un blogueur ne le citait? Aucun Bill Gates ne lui arrivait pourtant à la cheville.
Benjamin s'abandonna à ses lectures, jour après jour, mois après mois, sans parler à personne durant deux ans.
Un matin, il croisa Marie-Flore Balancette à son dépanneur. Elle lui demanda ce qu'il devenait, car il ne figurait plus parmi ses amis Facebook. Benjamin ne put réprimer un long bâillement. Il s'était couché à l'aube, plongé dans les Confessions de son idole.
- Je suis devenu augustiniste, avoua-t-il.
Transmise cinq secondes plus tard par les pouces fébriles de Marie-Flore, la nouvelle fit aussitôt un 360° dans la sphère médiatique. En découvrant le gazouillis, Mark Zuckerberg s'exclama : « Yes, I already heard about that. »

Retrouvez cette chronique dans la plus récente édition du magazine Infopresse, présentement en kiosque.

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